Le dévoilement de soi et l’engagement sont deux concepts clés du fonctionnement des réseaux sociaux et des communautés virtuelles (Ashley & Tuten, 2014). Le premier car il favorise la confiance entre les membres et les possibilités de ciblage des sociétés (Acquisti, 2010), le second parce qu’il permet à la communauté de se développer et de réaliser ses objectifs (Cothrel, 2000). Si les deux concepts sont assez proches et peuvent faire l’objet de mécaniques communes et de manifestations identiques, la nature de la relation qui pourrait les unir reste un sujet, jusqu’ici, peu abordé par la recherche en sciences de gestion (Levy, 2021). Ainsi, lorsqu’en 2018, le groupe Meta annonce lutter contre la baisse de l’engagement de ses membres en renforçant la confidentialité des échanges et la protection de la vie privée, deux problématiques limitant le dévoilement de soi, le réseau social semble établir à l’échelle managériale une relation entre les deux concepts qui n’est, alors, pas étudiée par la communauté académique. Nous avons par la suite, pu déterminer que les actes de dévoilement de soi des membres de communautés virtuelles génèrent de la part des autres membres des réactions traduisant, non seulement, des comportements de dévoilement de soi mais également des actes d’engagement considérés comme importants, identifiant ainsi une réciprocité forte entre le dévoilement de soi des individus et l’engagement de leurs interlocuteurs (Imlawi & Gregg, 2012). Pour autant, si la mécanique de corrélation entre les deux concepts s’en est trouvée établie, Réinterroger ce concept, qui demeure évolutif parce que techno dépendant, semble également un enjeu.
Dans ces conditions, et en nous confrontant à une actualité excessivement riche, nous constatons un décalage significatif entre une corrélation établie sur le plan académique mais de plus en contredite à l’échelle managériale.
Dans la pratique, Les chercheurs se sont attachés à mettre en lumière un rapport de réciprocité d’après lequel Les individus membres de communautés se dévoilent et s’engagent plus facilement avec des personnes qui leur ont préalablement confié des informations personnelles, réalisant dans l’exercice une forme de « premier pas », considéré comme un facteur déterminant dans les logiques d’interactions au sein d’une communauté (Barack & Gluck-Ofri, 2007). Pour autant, Avec les années 2020 et l’émergence des nouveaux formats, comme les shorts, les réels, les messages audio, et la possibilité de les rendre éphémères, les individus semblent, au contraire limiter les interactions qui correspondraient à des actes de dévoilement, mettant ainsi à mal les effets liés rapport de réciprocité jusqu’ici observé au sein des communautés virtuelles (Moradi et al., 2026).
Un regard de praticien nous impose de considérer l’émergence de dérives, telles que le cyberharcèlement, l’ostracisation, ou d’autres manifestations de ce qu’il convient d’appeler la haine en ligne, ont amené les individus à considérer davantage les conséquences d’un dévoilement de soi excessif, ou manquant de maitrise (Aizenkot, 2020). Paradoxalement, la sensibilisation et le développement des mesures juridiques ne semblent pas limiter le nombre de dérives, dans la mesure ou le nombre de signalement et de plaintes n’a cessé d’augmenter depuis le début des années 2010 (Solove, 2012). En résumé, nous nous interrogeons sur les raisons pour lesquelles le principe de réciprocité ne s’applique plus aux mécaniques de dévoilement de soi telles qu’elles ont été explicitées par la communauté académique.
Cette problématique semble s’articuler autour de trois questions que nous nous emploierons à traiter dans un prochain papier.
La première est de déterminer si c’est à travers la dépendance au réseaux sociaux et aux interactions qui s’y observent que ce paradoxe peut s’expliquer (Notara et al., 2021).
La deuxième trouve son explication dans la mobilisation de la théorie de la gratification, qui voudrait que les individus soient prêts à courir les risques de la violence en ligne si, par la même, ils génèrent des réactions à leurs contenus (Dolan, 2016).
Enfin, la troisième, voudrait que la reconnaissance du risque soit à intégrer dans une certaine forme d’acceptation de la part des membres de communauté ? Une acceptation d’autant plus renforcée que les risques sont reconnues mais lointains alors que les gratifications attendues sont, elles, plus immédiates (Acquisti et al., 2016).
Ces trois questions articulent la mécanique de ce qui nous semble être aujourd’hui de ce qui pourrait être un paradoxe du dévoilement de soi, au même titre que la littérature a déjà identifié un paradoxe de la confidentialité et un paradoxe de la data. En soi, reconnaitre et comprendre cette mécanique revient à améliorer la connaissance des comportements sur les réseaux sociaux et des manières de les protéger (Akaka et al., 2023).
Bibliographie.
Acquisti, A. (2010). The Economics of Personal Data and the Economics of Privacy.
Acquisti, A., Taylor, C. R., & Wagman, L. (2016). The Economics of Privacy (SSRN Scholarly Paper ID 2580411). Social Science Research Network. https://papers.ssrn.com/abstract=2580411
Aizenkot, D. (2020). Social networking and online self-disclosure as predictors of cyberbullying victimization among children and youth. Children and Youth Services Review, 119, 105695. https://doi.org/10.1016/j.childyouth.2020.105695
Akaka, M. A., Vargo, S. L., Nariswari, A., & O’Brien, M. (2023). Microfoundations for Macromarketing : A Metatheoretical Lens for Bridging the Micro-Macro Divide. Journal of Macromarketing, 43(1), 61‑75. https://doi.org/10.1177/02761467211054349
Ashley, C., & Tuten, T. (2014). Creative Strategies in Social Media Marketing : An Exploratory Study of Branded Social Content and Consumer Engagement—Ashley—2015—Psychology & Marketing—Wiley Online Library. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1002/mar.20761
Barack, A., & Gluck-Ofri, O. (2007). Degree and Reciprocity of Self-Disclosure in Online Forums | CyberPsychology & Behavior. https://www.liebertpub.com/doi/abs/10.1089/cpb.2006.9938
Cothrel, J. P. (2000). Measuring the success of an online community. Strategy & Leadership, 28(2), 17‑21. https://doi.org/10.1108/10878570010341609
Dolan, R. (2016). Social media engagement behaviour : A uses and gratifications perspective. https://doi.org/10.4225/55/5A20BFFCEA4E3
Imlawi, J., & Gregg, D. (2012). Engagement in Online Communities : The Impact of Self-Disclosure and Humor. AMCIS 2012 Proceedings. https://aisel.aisnet.org/amcis2012/proceedings/EndUserIS/7
Levy, Y. (2021). Réseaux sociaux : Quel impact des leviers de constitution des groupes de discussion sur le dévoilement de soi et l’engagement vis-à-vis du groupe [Phdthesis, Université Panthéon-Sorbonne – Paris I]. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-03686689
Moradi, P., Levy, K., & Chiarello, E. (2026). Goffmanian “Cooling” in Technology-Mediated Frontline Enforcement Work. Social Science Computer Review, 44(1), 51‑58. https://doi.org/10.1177/08944393251361938
Notara, V., Vagka, E., Gnardellis, C., & Lagiou, A. (2021). The Emerging Phenomenon of Nomophobia in Young Adults : A Systematic Review Study. Addiction & Health, 13(2), 120‑136. https://doi.org/10.22122/ahj.v13i2.309
Solove, D. J. (2012). Privacy Self-Management and the Consent Dilemma (SSRN Scholarly Paper ID 2171018). Social Science Research Network. https://papers.ssrn.com/abstract=2171018

