Face à l’urgence climatique, à l’érosion de la biodiversité et à la multiplication des risques naturels, l’Union européenne a progressivement renforcé ses politiques environnementales. Si l’objectif de protection de l’environnement fait désormais consensus, les moyens pour y parvenir restent au cœur de débats profonds. Deux grands paradigmes de l’action publique environnementale coexistent aujourd’hui et structurent les choix politiques européens : une approche technocentrée, historiquement dominante, et une approche plus récente, éco-centrée, incarnée notamment par les Solutions Fondées sur la Nature (SFN).
Le paradigme politique technocentré : innover pour corriger les dégâts
Ce paradigme repose sur une approche techniciste qui considère l’innovation technologique comme la principale réponse aux crises écologiques. Dans nos sociétés modernes, l’innovation est souvent présentée comme un marqueur de progrès et une réponse universelle aux enjeux de société, elle s’invite donc légitimement comme une solution au développement durable. En effet, dans la plupart des économies engagées dans la mise en œuvre du développement durable, le débat politique s’est très tôt structuré autour du rôle de la technologie dans l’élaboration d’un modèle soutenable. Bien que la relation entre technologie et environnement demeure ambivalente, le développement de technologies environnementales s’est imposé, au cours des dernières décennies, comme un levier central pour concilier les dimensions économique et écologique du développement durable. Dès les années 2000, les pays membres de l’OCDE ont signé une « déclaration de croissance verte » qui reconnaît la possibilité de poursuivre une trajectoire de développement économique tout en relevant les défis environnementaux urgents. Cette croissance verte repose sur le déploiement de technologies moins polluantes, censées à la fois réduire l’empreinte environnementale et générer de nouvelles opportunités commerciales dans le cadre d’une économie plus durable. Ce paradigme a fortement influencé l’action environnementales européennes, qui ont cherché à concilier protection de l’environnement et compétitivité économique. Des dispositifs réglementaires ambitieux, comme le règlement REACH sur les substances chimiques, ou des politiques de soutien à l’éco-innovation, s’inscrivent dans cette logique. L’idée centrale est qu’en agissant en amont des processus de production, il est possible de réduire l’empreinte environnementale des activités économiques tout en stimulant la croissance et l’innovation.
Toutefois, cette approche montre aujourd’hui certaines limites. En effet, nos travaux montrent que la substitution d’une technologie polluante par une technologie environnementale n’est ni automatique ni nécessairement bénéfique (Arfaoui et al 2024, Brouillat et al. 2018). Par ailleurs, des effets positifs peuvent se produire au niveau microéconomique, mais pas forcément à l’échelle sectorielle ou industrielle, ce qui souligne les difficultés à répondre à des problématiques globales. Les solutions technologiques seules peinent donc à répondre à la complexité des systèmes socio-écologiques et peuvent déplacer les problèmes d’un secteur ou d’un territoire à un autre. Face à ces enjeux et aux limites inhérentes aux technologiques un deuxième paradigme politique émerge.
Le paradigme politique éco-centré : Valoriser la nature et ses fonctions
À partir des années 2015, les politiques européennes adoptent les SFN comme une alternative intégrant les services écosystémiques dans la conception des politiques publiques. Leur adoption traduit un changement de paradigme politique majeur, remettant en question la logique techniciste qui domine traditionnellement les politiques publiques. Introduite par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature en 2008, la notion de SFN s’inscrit dans une réflexion visant à renforcer la résilience et la durabilité des systèmes socio-écologiques face aux changements climatiques. Elle repose sur l’idée que les réponses exclusivement technologiques, ne suffisent pas à relever l’ensemble des défis environnementaux contemporains globuax. Par exemple, le réchauffement climatique entraîne une intensification des phénomènes météorologiques extrêmes, tels que les inondations et les sécheresses, que l’homme et la technologie peinent à maîtriser efficacement. Malgré les avancées technologiques, ces événements dépassent souvent nos capacités de prévention et de gestion, exacerbant ainsi leurs conséquences économiques, sociales et environnementales. Très rapidement, cette approche a été reprise et institutionnalisée par la Commission européenne (CE), qui l’a inscrite au cœur de son agenda politique. Dès 2015, la CE a publié un rapport de référence intitulé Nature-Based Solutions and Re-Naturing Cities, qui positionne les SFN comme un levier stratégique pour répondre à de multiples enjeux du développement durable. En effet, selon la CE, les SFN sont des solutions inspirées et soutenues par la nature, qui sont rentables, fournissent simultanément des bénéfices environnementaux, sociaux et économiques, et aident à renforcer la résilience. En d’autres termes, les SFN représentent des solutions qui utilisent les fonctions écologiques pour faire face aux risques naturels, tout en répondant simultanément à des défis environnementaux, sociaux et économiques. Par exemple, les parcs urbains peuvent servir de régulateurs climatiques locaux en rafraîchissant les villes, tout en offrant des habitats pour les espèces et des espaces de loisirs. Ils peuvent également représenter un levier important pour atténuer les risques d’inondation tout en améliorant la biodiversité et les écosystèmes des milieux aquatiques. Dans ce contexte, les SFN apparaissent comme une alternative, dans laquelle la protection et la valorisation du capital naturel s’imposent comme des leviers centraux de la transition écologique, plaçant les écosystèmes et leurs fonctions au cœur des stratégies d’adaptation et de développement durable.
Néanmoins, malgré la reconnaissance croissante des bénéfices multidimensionnels des SFN dans la transition écologique nos travaux (Arfaoui et Gnonlonfin 2020, Arfaoui et al 2022) montrent que la mise en œuvre de ces approches reste encore largement entravée par la prégnance du modèle économique dominant, fondé sur la création de valeur marchande. Dans un contexte où la valeur est principalement définie selon des critères économiques, les bénéfices écologiques, sociaux et culturels des SFN peinent à être reconnus, et intégrés dans les dispositifs de décision publique. Aussi ce changement de paradigme implique de redéfinir, d’une part, les représentations sociales de la nature et de leur bénéfices, et d’autre part, les valeurs collectives qui orientent l’action publique.
Références
Arfaoui, N, Brouillat, E, Saint Jean, M (2014). Policy design and technological substitution: Investigating the REACH regulation in an agent-based model. Ecological Economics, 107, 347-365.
Arfaoui, N., Gnonlonfin, A., Piton, G., & Douai, A. (2022). Efficience économique et financement des solutions fondées sur la nature: le cas du bassin versant de la Brague. Natures Sciences Sociétés, 30(3), 238-253.
Brouillat, E, Saint Jean, M, Arfaoui, N (2018). “Reach for the sky”: modeling the impact of policy stringency on industrial dynamics in the case of the REACH regulation. Industrial and Corporate Change, 27, 2, 289-320.

