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Mésologie de l’apprenance : nouveau paradigme des sciences de la formation

Introduction 

Les sciences de la formation, butinent leur paradigme dans les sciences sociales, les sciences de gestion, la psychologie, ou encore la philosophie. Incidemment dans la conception des dispositifs elles naviguent entre behaviorisme et socioconstructivisme. Comprendre ce qui est apprenant est alors une enquête sur la façon dont les comportements se forment, où bien sur la manière de construire socialement la réalité. Cet implicite épistémologique produit en pratique des techniques d’ingénierie pédagogiques qui réduisent l’individu soit à être une machine à conditionner, soit à être le jeu de forces sociales qui le dépassent et in fine à l’éloigner de l’injonction des politiques publiques qui attendent que l’individu soi « acteur de sa formation ». Dès lors une épistémologie nouvelle est à construire unissant le postulat réducteur de l’individu isolat psychologique ou jouet d’un environnement désincarné. A l’occasion de l’université de l’innovation publique territoriale mis en œuvre par le CNFPT (Cristol, 2019), cette analyse épistémologique a été élaborée pour montrer comment l’apprenance, cette attitude favorable à l’apprendre décrite par Carré (2005) traversait les barrières disciplinaires habituelles dont l’habitude est de séparer les individus, les groupes et la société. Plutôt que de séparer le sujet en train d’apprendre de son objet d’apprentissage, il conviendrait d’en comprendre le milieu. Pour pour cela, deux conceptualisation sont utilisables : celle des échelles d’observation et l’approche phénoménologique du géographe Augustin Berque.

Les échelles d’observation

En reprenant les échelles d’observation de Desjeux (2002) « micro, méso, macro », l’apprenance est appréhendée de trois façons. Le niveau micro a particulièrement été exploré par Carré et son équipe de recherche Apprenance et a même donné lieu à la création d’une échelle pour mesurer les dispositions à apprendre (Echelle d’apprenance). Ce niveau s’appuie notamment sur la psychologie et la psychosociologie des apprentissages. Le niveau macro fait l’objet d’une investigation par la sociologie, la philosophie, ou les sciences politiques. Il s’intéresse aux fondements des idées éducatives, à l’organisation des « sociétés » et à leurs rapports aux savoirs. Il montre le lien entre institution et institué. Le programme de recherche entrepris par Taddéi sur la société apprenante au sein du CRI s’attache à mettre en perspective toutes les dynamiques de transformation à l’œuvre et les trajectoires éducatives qui se déploient. Le niveau méso est un intermédiaire, où il est possible de situer un maximum d’interactions pratiques. La compréhension de ce qui se passe à ce niveau emprunte aussi bien au niveau micro qu’au niveau macro. L’hypothèse est en effet celle d’une porosité entre ces niveaux plutôt que de l’étanchéité. Cette porosité des idées, des concepts satisfait les praticiens dont l’enjeu est de peser de façon pragmatique sur un groupe ou une organisation, mais, gêne les chercheurs qui s’efforcent de mettre à jour des règles sociales reproductibles.

La mésologie décryptée par Berque

La mésologie est un concept particulièrement étudié par le géographe Augustin Berque (2017). C’est une notion issue des sciences biologiques. Elle pourrait bien être une voie à explorer. Berque reprend la définition de la mésologie proposée par le médecin Charles Robin (1821-1885) disciple d’Auguste Comte au sens d’« étude des milieux ». Il explique comment les termes d’écologie et d’environnement vont éclipser la mésologie dans les années 60 et 70 en France probablement parce que la mésologie avait une ambition explicative trop vaste. Cependant, il note un intérêt pour les approches phénoménologiques en Allemagne (Uexküll 1934) dans les années 30  avec la notion d’Umweltlehre, « étude des mondes ambiants ». La phénoménologie s’efforce de distinguer le milieu de l’environnement « Le milieu, c’est ce qui existe concrètement pour l’être concerné, dans les termes singuliers qui lui sont propres, tandis que l’environnement, c’est un objet universel, existant sous le regard de nulle part d’un observateur abstrait. ». Dans cette perspective, la mésologie  pose que tout être vivant est un sujet, qui de ce fait a son propre monde. Plus encore, contrairement à l’idée d’adaptation à son milieu, promue par Darwin, l’animal n’est pas passif : « l’animal et son milieu sont fonction l’un de l’autre ». Dans la même veine phénoménologique, Berque relève les travaux du japonais Watsuji Tetsurô (1889-1960) qui élabore la notion de fûdo « Ce que j’appelle ici milieu (fûdo) est un terme général, comprenant, pour une certaine région, le climat, les météores, la nature des roches et des sols, le relief, le paysage etc. ». Cependant la façon dont ce monde physique est perçu relève d’une subjectivité et d’un entre-lien entre les humains. A la dichotomie entre le corps et son milieu est préféré l’idée que « l’être et son milieu sont dynamiquement couplés ». Ils agissent mutuellement l’un sur l’autre. Le milieu est à la fois l’empreinte et la matrice. Pour Uexküll, ou Watsuji les choses d’un milieu n’existent pas en soi. Pour Berque la réalité concrète d’un milieu humain est ainsi un trajet entre le pôle du sujet et celui de l’objet. Cette dimension est donc un intermédiaire ni subjectif, ni objectif « la trajection est l’opération par laquelle les pôles théoriques du sujet et de l’objet sont mis en relation pour produire la réalité concrète, qui est trajective ». La trajection s’incarne concrètement dans tous les aspects de la relation entre l’être et ce qui l’entoure.

Conséquences pratiques pour l’apprenance

Ce que nous apportent les travaux de Berque c’est une nouvelle façon d’appréhender le lien entre les dispositions d’apprentissage et les dispositifs pour faire apprendre. Il y aurait moins une séparation entre les deux qu’il s’agirait de combler par une ergonomie optimale (principe de l’affordance). Les dispositifs d’apprentissage pourraient prendre ainsi des formes multiples : modules, stages, itinéraires, parcours, mais aussi formation en situation de travail, environnement personnel d’apprentissage, plateforme d’apprentissage en ligne, réalité virtuelle ou augmentée, écosystème d’apprentissage…En effet, ces formes ne prennent sens pour un individu et ne sont apprenantes que si elles prennent forme pour lui, et donc si l’accouplement opère entre l’individu et son milieu.

Conclusion

Pour Berque ce qu’apporte la mésologie c’est une remise en question du paradigme qui tend à séparer le sujet de l’objet.  « La mésologie est virtuellement un paradigme transmoderne, qui va s’exprimant aussi bien dans les sciences de la nature que dans les sciences humaines ». Elle permet d’envisager la conception de l’environnement en combinaison étroite avec l’édification du sujet. Celui-ci est plus que le fruit adapté de son milieu, mais il dispose aussi de désir et de perception qui lui sont propres et qui composent sont propres univers. Cette mésologie nous aide à comprendre le monde au sein duquel on a l’impression que chacun se considère comme le centre. Une approche éthique de l’apprenance consiste en s’appuyant sur un paradigme de la responsabilité humaine, de donner aux apprenants les clés pour qu’ils créent par eux-mêmes les milieux qui les composent. Une science de l’éducation et de la formation gagnera à ce que chacun sente que son existence est liée à ce qui l’entoure et devienne véritablement un environnement capacitant (Fernagucarr 2012)

Denis Cristol

Références
Berque, A. (2017). Les limites radicales de la subjectité occidentale moderne–quelques implications épistémologiques de la mésologie. Méthod (e) s: African Review of Social Sciences Methodology2(1-2), 14-30
Berque, A. (2013). Tétralemme et milieu humain: la mésologie à la lumière de Yamauchi. Ebisu. Études japonaises, (49), 57-71. https://journals.openedition.org/ebisu/731
Carré, P. (2005). L’apprenance. Vers un nouveau rapport au savoir. Paris: Dunod, 212.
Cristol. D. (2019) La pédagogie des défis territoriaux – le design appliqué aux politiques publiques : retours d’expérience et perspectives pour demain. Assises du Design – Le design appliqué aux politiques publiques, Oct 2019, Paris, France. ⟨hal-02290122⟩
Desjeux, D. (2002). Les échelles d’observation de la culture. Communication et organisation, (22). https://journals.openedition.org/communicationorganisation/2728
Oudet, S. F. (2012). Concevoir des environnements de travail capacitants: l’exemple d’un réseau réciproque d’échanges des savoirs. Formation emploi. Revue française de sciences sociales, (119), 7-27. https://journals.openedition.org/formationemploi/3684
Uexküll Jakob von, Streifzüge durch die Umwelten von Tieren und Menschen. Bedeutungslehre (Incursions dans les milieux animaux et humains. Théorie de la signification), Hambourg, Rowohlt, 1956 (1934).
Watsuji Tetsurô, Fûdo. Ningengakuteki kôsatsu, (Milieux. Étude de l’entrelien humain), Tokyo, Iwanami, 1935. Traduit par Augustin Berque, Fûdo, le milieu humain, Paris, CNRS Éditions, 2011.

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