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Élections Américaines – Processus d’Amérique et d’Ailleurs

Un exotisme électoral divertissant

L’ampleur de la couverture médiatique des élections présidentielles américaines de 2020 semble illustrer la place prise par ce scrutin dans l’imaginaire collectif français. Ces élections fascinent tant par leur exotisme que par leur caractère distrayant. Difficile effectivement d’imaginer un meilleur candidat du divertissement que celui incarné par Donald Trump. Depuis des années déjà, le président américain sortant apparait sur la scène internationale comme un personnage loufoque, aux positions simples et tranchées, au manichéisme saillant. Son répertoire lexical, limité et binaire, ses grimaces et gestuelle font rire. On s’amuse et s’indigne devant les étiquettes infantiles qu’il assigne à ses opposants. Ses attitudes et comportements, assurément xénophobes et racistes, interloquent continuellement les spectateurs de ce théâtre d’outre-Atlantique.

On pense les électeurs de Donald Trump, pauvres, en recherche d’emploi (ou sur le point de l’être), en colère, révoltés dans leur campagne d’Amérique profonde. Leur colère les aurait portés à des décisions irrationnelles, au choix électoral aberrant de soutenir le candidat, à l’évidence, le moins à même de comprendre leur quotidien et de défendre leurs intérêts sociaux-économiques. Ces électeurs et d’autres que l’on imagine leurrés par les promesses de campagne trumpienne seraient à la source de l’occurrence désastreuse des élections de 2016. Quatre ans plus tard, à l’approche des résultats de 2020, comment se figurer que l’aberration puisse se reproduire ? Et pourtant, comment écarter la possibilité que l’électorat américain, avec ses spécificités complexes, ne surprenne une fois encore ? Ainsi, une fin de campagne haletante et captivante qui s’acheva le 7 novembre avec l’annonce de l’élection de Joe Biden et Kamala Harris.

Mécanismes du Processus Électoral

Alors qu’une certaine euphorie médiatique a accompagné l’annonce de la défaite de Donald Trump aux États-Unis, il semble nécessaire de s’arrêter sur ces résultats et de considérer les mécanismes psychosociaux à l’œuvre pendant les élections.

Le décompte des voix corrobore les résultats de 2016 car si Joe Biden remporte l’élection avec 80 millions de voix, Donald Trump recueille quant à lui 73 millions de voix, soit 10 millions de voix supplémentaires comparativement à 2016. 2016 n’était pas une aberration et quatre ans de présidence trumpienne n’auront pas entamé sa popularité.

Les Blancs américains, toute classe sociale confondue, ont majoritairement voté pour le président sortant, embrassant ainsi la vision de l’Amérique incarnée par ce candidat à l’image d’homme ordinaire, simple, spontané, qui, s’il appartient à une élite de l’argent, tranche toutefois avec l’establishment politique et culturel dédaigneux, suffisant et influent (cf. Marxisme culturel) (Reicher & Haslam, 2016). Cette représentation de l’Amérique entendue par les électeurs de Donald Trump est celle d’une Amérique aux valeurs familiale, chrétienne, méritocratique et patriotique fortes, où la liberté (négative) individuelle, la sécurité militaire et les forces de l’ordre occupent une place centrale.

Cette représentation sociale de l’Amérique n’est toutefois pas inerte (Howarth, 2006). Trump, ses campagnes et sa présidence ne se sont pas limités à la mobiliser. Ils l’ont activement alimentée, extrêmisée, et façonnée. La rhétorique trumpienne n’a eu de cesse d’imputer ouvertement aux étrangers le déclin des conditions économiques des Américains, voire de l’Amérique, et d’attiser la menace physique perçue. Ce discours, tout en renforçant les clivages entre les différentes composantes de la société américaine et en fomentant la défiance pour un esprit de solidarité, a normalisé plus encore le sentiment de ressentiment de toute une population, qui s’entend victime dépossédée par les étrangers (Laurent, 2020) et humiliée par les élites intellectuelles. Le recours constant aux images de « Fake News » et de « swamp » pour faire respectivement références aux médias et aux représentants, au spectre de l’usurpation des votes, du complot, ont fini par matérialiser la crise de confiance vis-à-vis des institutions démocratiques… au point, par exemple, de justifier le recours au système judiciaire et à la force pour tenter de stopper le processus électoral démocratique. En d’autres termes, au propre des régimes totalitaires (Arendt, 1976).

Ainsi, le processus qui aura porté, en partie, des millions d’individus à soutenir le candidat républicain mobilise des représentations sociales et donc des croyances, devenues à un instant donné saillantes et (perçues comme) partagées. Ces représentations sociales de crise, de menace, de perte de valeurs identitaires, de relativisme, les sentiments de peur et de méfiance qui les accompagnent et participent inéluctablement à l’atomisation de la vie sociale, se diffusent et se propagent, non de façon linéaire, non sur la base d’une pondération rationnelle des arguments disponibles, mais en cascade, sur la base de croyances normatives, permettant ainsi l’irruption de minorité politique sur les devants de la scène politique (Portelinha & Elcheroth, 2016).

 De l’exotisme à l’ordinaire

S’ils ont participé à l’élection de Donald Trump en 2016 et au recueil de ses 70 millions de votes en 2020, ces mécanismes peuvent également permettre de mieux entendre l’ascension du Rassemblement National (RN) dans le paysage politique français. Les ressemblances sont notables : la rhétorique anti-establishment du RN, de dénigrement des institutions démocratiques, d’allusions aux théories complotistes, à la victimisation des Blancs et aux émigrés venus piller les richesses françaises, et exploiter les valeurs nationales. Ainsi, un exotisme bien plus ordinaire qu’imaginé. Mais la familiarité de ces processus ne se limite pas au cas du RN. L’irruption sur la scène politique française du mouvement des Gilets Jaunes en 2018 constitue une autre illustration de ces dynamiques mêlant représentations sociales et croyances normatives liées, cette fois toutefois, à la distribution des richesses et à la représentation démocratique.

Enfin, plus récemment encore en France, la saillance et juxtaposition de représentations sociales liées à la crise sanitaire, à la menace terroriste, à la perte de valeurs nationales, à la méfiance vis-à-vis des instances scientifiques, au mysticisme, offrent, pour peu que ces représentations ne soient activement résistées dans la sphère publique, un terrain prône au développement d’un pouvoir autoritaire.

Isabelle Portelinha

Références
Arendt, Hannah (1951/1976). The Origins of Totalitarianism. Houghton Mifflin Harcourt: New York, Schocken. ISBN 978-0-547-54315-4.
Howarth, C. (2006). A social representation is not a quiet thing: exploring the critical potential of social representations theory. British journal of social psychology, 45. pp. 65-86. DOI: 10.1348/014466605X43777.
Laurent, Sylvie (2020). Pauvre petit Blanc : Le mythe de la dépossession raciale. Maison des Sciences de l’Homme: Paris.
Reicher, S., & Haslam, A. (2016). The Politics of Hope: Donald Trump as an Entrepreneur of Identity. Behavior and Society.
Portelinha, I., & Elcheroth, G. (2016). From marginal to mainstream: The role of perceived social norms in the rise of a far-right movement: Perceived social norms in the French presidential election. European Journal of Social Psychology, 46. DOI: 10.1002/ejsp.2224

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