Entretien avec Florence de Peretti
Propos recueillis par Christian Makaya
La mort demeure l’un des grands impensés de nos sociétés contemporaines. Souvent médicalisée, dissimulée ou réduite à une prestation technique, elle reste pourtant au cœur de questions essentielles : notre rapport au vivant, à la mémoire, aux territoires et à l’environnement.
Ingénieure de formation, engagée sur les enjeux de résilience urbaine et de transition écologique, Florence de Peretti s’intéresse depuis plusieurs années à ce que certains appellent la mort régénérative : une approche consistant à réintégrer la fin de vie humaine dans les cycles naturels du vivant.
Pour l’Observatoire ASAP, elle revient sur ce sujet encore tabou.
Bonjour Florence, qu’appelle-t-on “mort régénérative” ?
La mort régénérative repose sur une idée simple : considérer que le corps humain, composé de matière organique, peut retourner au vivant dans des conditions respectueuses, sanitaires et encadrées. Plutôt que d’opposer uniquement inhumation classique et crémation, cette approche explore d’autres voies permettant de réintégrer la fin de vie humaine dans les cycles naturels, comme l’inhumation végétale.
En quoi consiste l’inhumation végétale ?
L’inhumation végétale est aujourd’hui l’une des pistes étudiées en France. Le principe consiste à placer le corps dans un environnement organique composé de matières végétales broyées, favorisant une décomposition aérobie contrôlée. Ce procédé vise à accélérer la transformation naturelle du corps, à limiter les phénomènes de conservation prolongée observés dans les sols pauvres en vie microbienne, à éliminer les molécules toxiques grâce à une montée en température due à l’activité microbienne et à produire une matière organique fertilisante. Cette approche diffère fortement de l’inhumation classique profonde, où les conditions d’oxygénation sont peu favorables à une décomposition naturelle rapide.
Vous êtes membre du conseil d’administration de l’association Humo Sapiens. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette organisation ?
Humo Sapiens fait partie des acteurs du biocompostage funéraire en France. L’association travaille sur plusieurs axes : sensibilisation du grand public, diffusion d’informations scientifiques et réglementaires, promotion de la Terramation, dialogue avec les pouvoirs publics, réflexion sur les futurs rites et pratiques funéraires. Elle soutient les recherches autour de la décomposition organique du corps après décès.
Où en est la recherche scientifique sur ce sujet ?
En Amérique du Nord la réduction organique naturelle a été légalisée en 2019. Plusieurs expérimentations sont menées en Europe autour de différentes formes de décomposition organique du corps après décès. La Suisse joue un rôle moteur. Le Professeur Varlet y a récemment obtenu une autorisation permettant des recherches dans le cadre du don du corps à la science. Des humains volontaires devraient ainsi être étudiés en 2026 dans un protocole de biocompostage funéraire sur sol. Cette avancée est notable car, en France, le don du corps à la science est rattaché à la médecine, ce qui limite les expérimentations scientifiques sur ces alternatives funéraires. Autrement dit, le sujet n’est plus seulement théorique : il entre progressivement dans une phase de validation scientifique concrète, avec des données expérimentales attendues dans les prochaines années.
Quel est le contexte réglementaire en France ?
Aujourd’hui, le droit funéraire français n’autorise que: l’inhumation et la crémation. Les rites funéraires alternatifs qui contrôlent la décomposition organique du corps ne disposent pas de cadre juridique établi. Plusieurs freins existent : obligation du cercueil, normes sanitaires strictes, prudence institutionnelle sur un sujet sensible… Le débat progresse toutefois. Plusieurs propositions parlementaires relancent la discussion sur le droit funéraire et son impact éthique et écologique.
Pourquoi ce sujet devient-il stratégique ?
Parce que de nombreuses communes sont confrontées à la rareté du foncier, l’entretien coûteux des cimetières, les attentes écologiques croissantes ou la demande de personnalisation des obsèques. Le funéraire n’est plus seulement un sujet intime : c’est aussi un enjeu d’aménagement, de service public et de transition écologique.
Les cimetières de demain seront-ils différents ?
J’en suis convaincue : les cimetières pourraient devenir des espaces stratégiques de la ville durable. Mon combat, en particulier, est urbain. Je refuse l’idée selon laquelle il faudrait continuer à artificialiser les sols et grignoter la nature. Nous avons déjà des espaces urbains : à nous d’en faire des lieux plus agréables, nourriciers, marchables, et respirables. Dans cette perspective, les cimetières ne seraient plus seulement des lieux minéraux consacrés au recueillement, mais aussi des espaces végétalisés, apaisés et utiles à la qualité de vie urbaine, des îlots de fraîcheur où il ferait bon se promener, des régénérateurs de biodiversité.
Quels impacts voyez-vous pour les métiers du funéraire ?
Cette évolution pourrait faire émerger de nouvelles compétences : accompagnement écologique des familles, gestion de protocoles biologiques sécurisés, conception de nouveaux rites, médiation administrative et émotionnelle, entretien de mémoriaux végétalisés… Le secteur funéraire, souvent méconnu, pourrait ainsi devenir un espace d’innovation sociale et environnementale.
Au vu de votre expérience, travailler sur le sujet de la mort vous semble-t-il changer la manière de vivre ?
Oui. Réfléchir à la mort conduit paradoxalement à mieux penser la vie, et notre place dans le vivant. Cela invite aussi à davantage de responsabilité : comment habiter la Terre jusqu’au bout, y compris dans nos derniers choix ? On en vient à interroger notre rapport collectif à la matière, à la nature, à la ville et au temps long. Une société qui repense la manière d’accompagner ses morts repense aussi, souvent, sa manière de prendre soin des vivants.
Pour aller plus loin :
Conférence de Florence de Peretti : Au-delà de nos peurs et de nos tabous – Florence C. De Peretti – Soirée de l’audace #4 – Nice
Documentaire diffusé sur Arte : Compostez-moi – L’enterrement bio | ARTE
Site de l’association Humo Sapiens : Humo Sapiens, pour une mort régénérative avec la terramation
Groupe LinkedIn international créé par Florence de Peretti depuis 2021 pour rassembler ceux qui veulent en savoir davantage et ceux qui voudraient légaliser la Terramation un peu partout dans le monde https://www.linkedin.com/groups/9088260

