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Défis techniques, éthiques et durabilité : comment Microsoft s’engage pour une IA responsable

Interview de Sandrine Tarnaud par Laurent Tarnaud

L’IA et ses enjeux numériques, environnementaux et sociétaux sont abordés à travers l’expertise de Sandrine Tarnaud, responsable Data & IA chez Microsoft France. Cette expertise est approfondie dans le livre « Le temps des transitions » publié aux éditions ems le 5 janvier 2025. Les auteurs y abordent les crises actuelles et les transformations indispensables à leur gestion. Cet article donne la parole à l’une des entreprises qui domine le marché du numérique. Il aborde la question des défis techniques et éthiques inhérents à l’IA générative, les bonnes pratiques que nécessitent son usage et son intégration dans un environnement impacté par le réchauffement climatique.

Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux défis techniques et éthiques de l’IA pour Microsoft ?

Microsoft s’appuie sur six principes pour assurer le développement responsable de l’IA dont trois concernent directement les défis techniques et les trois autres les défis éthiques. Les défis techniques incluent la confidentialité et la sécurité des données, en protégeant les informations personnelles et en garantissant leur utilisation éthique. L’inclusivité vise à concevoir des systèmes accessibles et adaptés à tous, y compris aux personnes handicapées. Ainsi, l’IA, selon Microsoft, n’est pas seulement réservée aux organisations, elle doit être bénéfique à tous, qui que l’ont soit. L’enjeu est ici gigantesque car il demande d’appréhender la diversité des utilisateurs et la variété et la spécificité de leurs attentes. Le dernier principe des défis technique est la responsabilité. Il faut garantir que l’humain contrôle les systèmes d’IA. Il faut concevoir ces derniers comme des copilotes et non des pilotes. Ils viennent seconder l’humain et non lui dicter ce qu’il doit faire. Les entreprises doivent se penser comme des organisations responsables des impacts sociaux et environnementaux de leur manière de faire et de produire et utiliser l’IA selon une logique de pratiques respectueuses des enjeux actuels.

Les défis éthiques se concentrent sur l’équité, en luttant contre les biais et discriminations et la fiabilité, en développant des systèmes sûrs et robustes. Il faut à la fois garantir une protection contre les cyberattaques et assurer les utilisateurs que les analyses et aides à la décision produite par l’IA n’auront pas pour conséquence des prises de décisions basées sur des informations erronées. La transparence est le troisième grand défi éthique pour Microsoft. Les informations produites par les IA doivent être compréhensibles par ceux qui les reçoivent et les utilisent. Sans l’assurance de cette compréhension, il sera impossible d’établir la confiance dans cette innovation technologique au sens large. Ces principes sont indispensables pour garantir une IA digne de confiance et bénéfique à la société.

 

Alors que l’IA est parfois décrite comme la technologie répondant à tous les enjeux, quelles sont, selon vous, les bonnes pratiques pour déployer l’IA en entreprise ?

Pour réussir une bonne intégration de l’IA en entreprise, il est recommandé de commencer progressivement avec des projets pilotes simples qui permettent au client de tester les applications technologiques de l’IA, d’appréhender leur valeur ajoutée mais aussi leurs effets de bord. Souvent, nos clients viennent vers nous avec une longue liste de cas d’usages, parfois 200 ou 300. Cependant, si déployer l’IA nécessite des compétences internes pour son intégration technique, il faut également s’assurer du bon usage qui en sera fait par les personnes l’utilisant au quotidien. C’est cette complexité de l’IA du fait de son intégration à différents niveaux dans l’entreprise qui oblige à limiter le nombre initial de cas d’usage. S’il faut en effet être en capacité de mesurer les performances, les bénéfices et les économies réalisés, il faut également être capable de comprendre les effets secondaires potentiels des technologies IA utilisées.

On comprend alors pourquoi l’implication des acteurs clés est cruciale, des développeurs aux utilisateurs finaux. Tous doivent collaborer. Il faut aussi que les dirigeants se souviennent que les utilisateurs finaux sont généralement les mieux placés pour évaluer les bénéfices et détecter les anomalies inhérentes à l’intégration de l’IA, que ces anomalies soient des hallucinations ou des problèmes liés à la qualité des algorithmes. De nouveau, on comprend que la transparence, la formation et la communication sont nécessaires pour faciliter l’acceptation du changement qu’implique l’emploi de cette innovation. La communication, en particulier, permet de lever de nombreuses réticences des usages tout en répondant à des attentes métiers légitimes. Elle garantit l’acceptation du changement.

La mise en place d’une gouvernance de l’IA est également fondamentale pour définir une politique éthique, superviser son déploiement, ajuster les processus internes et gérer les risques juridiques. Des budgets spécifiques doivent donc être prévus. Enfin, la qualité des données et des plateformes techniques est indispensable pour garantir le succès des projets IA.

 

Le numérique et l’IA en particulier sont très énergivores, tant au niveau du stockage que du traitement de l’information. Ne craignez-vous pas que le déploiement de l’IA reposant sur le modèle économique actuel soit rapidement remis en cause à l’heure du réchauffement climatique ?

Le modèle économique actuel basé sur une croissance consommatrice de ressources est remis en question. Microsoft s’est engagé dans des initiatives durables pour répondre aux nouveaux défis économiques qu’impose le réchauffement climatique. Nous avons des programmes de recherche continue dans le domaine des infrastructures IT et de l’IA pour développer des solutions moins énergivores. Notre stratégie RGE ou Responsabilité Globale d’Entreprise repose sur plusieurs axes. Par exemple, Microsoft s’est engagé à devenir une entreprise à empreinte carbone négative d’ici 2030 en décarbonant nos opérations dès 2025. Nous allons plus loin en voulant supprimer d’ici à 2050 le carbone historique émis depuis 1975. Nous développons une stratégie visant le zéro déchet d’ici 2030, en améliorant le recyclage et en limitant les déchets électroniques. Nous investissons également dans des solutions comme « Microsoft Cloud for Sustainability » pour aider les entreprises à mesurer et réduire leur empreinte carbone. Enfin, en 2020 nous nous sommes engagés à protéger plus de terres que nous n’en utilisons d’ici 2025. Actuellement, nous avons dépassé de 40% notre objectif initial avec 64 km² de terres protégées légalement et de manière permanente. Cela représente plus d’un cinquième de la forêt de Fontainebleau ou 9000 terrains de football. Microsoft combine ainsi recherche, technologies durables et IA pour réduire son impact environnemental tout en offrant des outils innovants pour la gestion des écosystèmes.

En combinant innovation technologique, gouvernance éthique et engagement pour la durabilité, Microsoft se positionne comme un acteur clé du développement responsable de l’IA. En intégrant des principes tels que la transparence, l’équité, la responsabilité et l’inclusivité, l’entreprise s’efforce de répondre aux défis techniques et éthiques pour garantir une IA bénéfique et digne de confiance. En parallèle, son ambition de réduire son empreinte écologique et de promouvoir un modèle économique durable témoigne de sa vision globale et engagée. La manière dont Microsoft gère les données illustre ainsi la théorie de l’Acteur-Réseau, où humains, technologies et concepts interagissent pour favoriser la transition numérique. Ensemble, ces acteurs redéfinissent les structures organisationnelles et les métiers en co-créant des données à travers l’utilisation des technologies, des institutions et des utilisateurs. Bien que les grandes entreprises technologiques détiennent un pouvoir considérable grâce à leur contrôle des données, elles ne peuvent être engagées dans les enjeux actuels dont les plus importants sont ceux liés au réchauffement climatique sans faire reposer les innovations et leur déploiement sur une réflexion collective.