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Comment revaloriser l’image de l’industrie auprès des jeunes, les inciter à rejoindre les rangs des ETI et PME innovantes ?

L’industrie monte en puissance dans le monde et certains pays affichent leurs ambitions.

L’industrie n’a plus rien de commun avec les représentations désuètes enracinées dans nos esprits. Son visage a changé et depuis le lancement du programme « Industrie 4.0 », lancé en 2011 par l’Allemagne, de nombreux pays ont entrepris de mobiliser l’ensemble des acteurs publics et privés pour remanier la base industrielle de manière structurelle. On observe désormais, dans de nombreux pays, une vision d’ensemble qui englobe toutes les dimensions en jeu, de la recherche à l’investissement productif, tout en repensant la formation.

Prenons le cas de l’Indonésie, pays partenaire officiel de la Foire d’Hanovre 2023. Pour relancer son industrie, le gouvernement indonésien avait présenté dès 2018 un plan intitulé « Making Indonesia 4.0 ». Ce plan s’articule autour de dix axes de réformes structurelles, parmi lesquels celui de la formation professionnelle, et il est destiné à encourager les investissements dans cinq secteurs : agroalimentaire, textile, automobile, électronique et chimie. Ensemble, ils représentent 60 % du PIB manufacturier, plus de 65 % des exportations et 60 % de l’emploi dans l’industrie. Force est de constater qu’il ne s’agit pas d’un hasard si ce pays d’Asie, l’Indonésie, présente ses atouts en Allemagne en 2023, lors d’un des plus grands salons internationaux consacrés à l’industrie du futur. En effet, l’Allemagne continue de rester un modèle industriel pour l’Asie. Déjà, dans les années 90, la Chine avait amorcé sa mutation pour devenir l’usine du monde en commandant des machines-outils allemandes et s’était inspiré de certaines pratiques des industriels allemands. Au-delà du modèle, face à l’émergence de nouveaux acteurs en Asie, l’Allemagne a cherché à montrer la voie à ses partenaires européens, en confirmant dès 2019 sa volonté de poursuivre sa politique industrielle. Le document de Peter Altmeier sur la stratégie industrielle nationale, fixait comme objectif de porter l’industrie de 20 à 25% du PIB allemand. Certes, cela paraît ambitieux et interroge au vu de la crise énergétique actuelle, il n’en reste pas moins que le monde politico-économique allemand reste très mobilisé sur ce sujet stratégique fortement corrélé à la dynamique de son commerce extérieur.

L’industrie française : tirer les leçons du passé pour mieux rebondir.

Que dire de la France ? Dans le dernier livre de Nicolas Dufourcq, « la Désindustrialisation de la France », on prend la mesure d’un phénomène qui a vu la France se vider de près de la moitié de ses usines et du tiers de son emploi industriel depuis 1995. Aujourd’hui, un rapport d’information récent du Sénat montre que plus d’un employé sur 3 de l’industrie sera parti à la retraite d’ici à 2030. L’industrie comptabilise 50% des métiers en tension alors qu’elle ne représente que 13% de l’économie française. Dans le même temps, on constate que l’emploi des filiales étrangères de l’industrie française représente 62% de l’emploi total du secteur en France, contre 38% en Allemagne et 26% en Italie (Source Rexecode)

Alors, résignation face à ce constat ? Non, l’industrie française a encore de beaux jours devant elle, de vrais atouts, en particulier dans les filières industrielles du futur, à l’instar de l’usine 4.0 de LACROIX, inaugurée le 8 septembre dans le Maine-et-Loire. Dans ce cas de figure, on note d’ailleurs un bel exemple de collaboration entre des acteurs prometteurs français puisque l’entreprise lilloise Exotec, pépite de l’automatisation logistique en entrepôt, a été sélectionnée par Lacroix pour équiper de Skypod sa future usine d’électronique. Grâce à cette robotisation, l’entreprise peut gagner en productivité, réduire les facteurs de pénibilité et éviter les accidents du travail. Ainsi, une vague sans précédent de jeunes startupers, issus des universités et écoles françaises, déferle avec l’envie de monter des usines. Ces entreprises, soutenues par la BPI et ses partenaires, peuvent aujourd’hui avancer plus vite et aspirer au statut d’ETI (Entreprise de taille intermédiaire) mondialisée.

Concernant l’émergence de start-up industrielles, il convient de souligner l’importance de l’industrie dans les régions. La France a certes moins d’ETI que l’Allemagne, il n’en reste pas moins que certaines de ses régions n’ont pas à rougir face au « Mittelstand » allemand. Des régions comme la Vendée, le Lyonnais ou l’Est présentent des ETI familiales pérennes, exportatrices, qui du même coup font vivre tout un écosystème local en parrainant d’autres PME. Des régions où foisonnent des clubs d’entrepreneurs, où la formation professionnelle joue à plein, financée par les entrepreneurs et où les bureaux de recherche sont proches des usines.

La question de l’emploi qualifié et des compétences, un enjeu majeur pour la réindustrialisation

Certes, le dynamisme des entreprises régionales et leur intégration dans un écosystème en mouvement, sont des signes encourageants. Cependant, une question revient régulièrement dans les débats depuis plusieurs mois : la pénurie d’emplois qualifiés et de compétences pour l’industrie de demain. Dans une interview récente à Boursorama, Nicolas Dufourcq, président de la BPI, invitait les étudiants d’école de commerce et d’ingénieurs, à repenser leurs projets de carrière, soit penser industrie et non uniquement carrière dans l’univers du conseil ou de la finance. Lors d’une table ronde, organisée par le cabinet de conseil EY et la Chambre Franco-Allemande de Commerce et d’Industrie le 12 octobre dernier, des directeurs généraux d’entreprises allemandes en France, ont rappelé le besoin d’emplois qualifiés et l’importance de faire revenir l’industrie dans les écoles et les écoles dans l’industrie. Patrick Artus, célèbre économiste et directeur de la recherche et des études de Natixis, ne cesse de rappeler depuis des années la corrélation entre industrialisation et compétence, s’inquiétant de voir un décrochage face aux enjeux de demain. Selon lui, la dégradation des compétences est essentiellement scientifique et technique : les sciences de l’ingénieur, c’est 25% des étudiants en Allemagne et seulement 8% en France. Cette dégradation empêche les entreprises de monter en gamme. La filière des ingénieurs des méthodes est très fragilisée, alors que celle des Allemands est florissante. La conséquence est que notre pays présente un des taux de robotisation les plus bas. Cependant, il précise que ceci n’est pas fatal, qu’il est encore temps de réagir comme le démontre le redressement récent de l’apprentissage.

Attirer les jeunes et changer l’image de l’industrie

Attirer les jeunes dans l’industrie est désormais une priorité si on ne souhaite pas définitivement décrocher et voir ces créations d’emplois dans d’autres pays, ce qui au final empêchera tout projet de réindustrialisation sur le territoire. Dans le rapport du sénat, il est mentionné qu’il faut repenser les filières et les diplômes de demain, pour combler certaines carences dans les métiers de l’industrie, se renforcer dans l’électronique, mais aussi rebooster l’employabilité dans le nucléaire. Le rapport insiste également sur l’importance de faciliter la transmission intergénérationnelle de compétences en situation de travail et la formation continue concrète aux métiers de l’industrie.

Il importera par ailleurs de donner aux élèves et étudiants une autre image de l’industrie et surtout de répondre à leurs questions. Les jeunes ont besoin de sentir que ces entreprises du monde industriel ne sont pas à des années lumières des standards organisationnels, teintés d’agilité, que l’on peut trouver par exemple dans l’univers des services. L’industrie doit être présentée comme un lieu où la formation et le développement des talents sont au cœur de la stratégie RH et font partie intégrante du quotidien des équipes. L’industrie n’est plus un lieu figé, avec des structures vieillissantes, mais un lieu où l’on propose et aménage des services pour favoriser l’apprentissage de nouveaux savoir-être au travers de sessions en présentiel et en e-learning.

La motivation de ces derniers à rejoindre l’industrie passe aussi par une écoute de leurs aspirations et projections de carrière dans un groupe industriel. Par des échanges réguliers entre entreprises industrielles (implantées depuis longtemps ou jeunes start-up émergentes) et des élèves/étudiants, il conviendra de montrer que l’industrie a besoin d’eux, de leurs compétences et qu’ils ont tout à y gagner tant sur le plan professionnel que personnel. La qualité de vie est un argument et les régions présentent à ce titre des atouts à mettre dans la balance. Force est de constater que les comportements des individus ont bien changé. Les entreprises doivent composer avec des talents qui sont en quête d’un travail qui rime avec sens, équilibre de vies pro/perso, bien-être, respect de l’environnement et développement des compétences pour assurer leur employabilité. Plus vite les jeunes verront en ces entreprises un lieu où ils peuvent apprendre sans contraintes, expérimenter via des ateliers de co-développement et des pratiques de « test & learn », échanger en réseaux, plus vite ils se projetteront dans l’entreprise.  Charles Jennings, expert mondial des stratégies organisationnelles d’apprentissage, souligne d’ailleurs l’importance de l’apprentissage informel. Les bénéfices de la formation continue ont été largement prouvés. 88% des salariés, ayant bénéficié d’une politique de formation continue, recommandent leur entreprise.

Conclusion :

L’industrie se métamorphose dans le monde avec la digitalisation : plateformes d’industrialisations digitales avec de l’impression 3D, outils de commande numérique avec de l’Intelligence artificielle distribuée dans les machines et les objets, itérations logicielles quotidiennes renforcées par la 5G… Face à l’émergence de nouveaux écosystèmes un peu partout dans le monde, le pays et surtout ses régions ont des atouts à faire valoir pour faciliter les créations de start-up industrielles. Il serait simplement dommage de passer à côté d’une explosion d’opportunités industrielles par manque d’emplois qualifiés. Le vrai chantier n’est probablement pas le chantier de la finance, des solutions existent pour accompagner les entreprises, mais celui de la formation et d’un travail de communication auprès des jeunes générations pour rendre l’industrie attractive, et surtout sortir de l’image Zola, dont elle est malheureusement prisonnière en France depuis trop longtemps. Un message doit ressortir : l’industrie dans les écoles et les écoles dans les industries.

Eric le Tallec

Eric Le Tallec fait partie du corps professoral de l’EMBA Executive, co-dirigé par l’Université Paris Est et l’Université de Tsinghua, et composé d’enseignants-chercheurs (PR et MCF) et de praticiens (dirigeants et managers). E. Le Tallec est consultant formateur à l’international et dirigeant de CB2i Consulting, cabinet de conseil en développement international sur des zones géographiques diverses et notamment en Europe et en Asie. Le cabinet intervient auprès d’entreprises de toutes tailles et propose également des formations sur mesure pour développer les compétences interculturelles de leurs équipes.

Références

Dorothée Kholer (2020) , Industrie 4.0 – Les défis de la transformation numérique du modèle industriel allemand, La Documentation française

Nathalie Julien, Éric Martin (2021), L’usine du futur – Stratégies et déploiement – 2e édition, Dunod

Nicolas Dufourcq (2022), La désindustrialisation de la France: 1995-2015, Odile Jacob

Thibaut Bidet-Mayer, Louisa Toubal (2014), Formation professionnelle et industrie, Le regard des acteurs de terrain, Collection La Fabrique