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Partie 6 – Ma vision stratégique pour Sciences Po par Jean-Philippe DENIS

Sciences Po, son histoire, son identité, sa singularité, c’est plus qu’une force, c’est une compétence radicalement distinctive pour reprendre un concept de management stratégique. C’est un patrimoine immatériel sur lequel toutes les initiatives, dans tous les domaines, doivent capitaliser et dont l’entretien constitue en soi l’un des défis majeurs de Sciences Po.

J’ai évoqué nombre de forces de Sciences Po liées aux transformations des vingt dernières années, entre l’ouverture des divers campus du collège universitaire, les accords internationaux, l’internationalisation de l’Institut en conséquence. Sciences Po c’est évidemment aussi le développement des sept écoles que j’ai citées : Affaires Internationales (qui brille dans les classements internationaux pour la science politique), Affaires Publiques (directement impactée par la disparition de l’ENA et la création de l’ISP), école du journalisme, école urbaine, école du droit, école de la recherche, école du management et innovation. Une telle offre pluridisciplinaire fait de Sciences Po une institution parfaitement singulière dans le paysage national et même international. Et encore n’ai-je pas évoqué le réseau des anciens, dont nous connaissons tous la dimension par maints égards extraordinaire : quelle autre institution peut se prévaloir d’avoir vu passer sur ses bancs autant de décideurs de premier plan, dans toutes les sphères de tous les pouvoirs ?

J’ai aussi souligné des vulnérabilités qui me paraissent mériter attention : une croissance exponentielle des effectifs qui ne peut que créer des interrogations sur les conditions de sélection ou encore les tensions organisationnelles à gérer que créent forcément une croissance très rapide. De ce point de vue, et la presse s’en fait régulièrement l’écho, la noble et louable intention d’être une institution aussi inclusive que possible ne doit pas se faire au détriment de la qualité de la sélection des étudiants ; de même, l’ambition de rayonner à l’international par la recherche doit être mûrement sous-pesée et réfléchie lorsque votre cœur de métier et de la reconnaissance dont vous bénéficiez réside d’abord dans la capacité à préparer des étudiants à réussir des concours très sélectifs.

Je pourrais multiplier les exemples et c’est pourquoi je revendique d’abord le droit aux « 100 jours » : il faudra à la nouvelle direction verser au débat stratégique sur le devenir de Sciences Po apporter ses propres réseaux, expériences et compétences sources d’idées nouvelles mais aussi et surtout savoir écouter, échanger, apprendre afin d’imaginer avec les communautés de Sciences Po, très diverses, des voies réellement viables de développement. Ne voyez pas ici une volonté de me défiler au regard de vos questions mais plutôt des précautions d’usage au regard des pistes que je pourrais avancer : elles constituent des pistes et des orientations, certainement pas des solutions.

Enfin, une autre singularité de Sciences Po est d’être sans cesse sous les feux des projecteurs et des débats. A Sciences Po, sans doute en raison de histoire, peut-être aussi en raison de la notoriété de nombre de ses anciens élèves, assurément parce que Sciences Po est largement considérée comme l’école du pouvoir, rien ne se passe exactement comme ailleurs. L’institution suscite des fantasmes, elle peut être aussi jalousée, il peut parfois être agréable de la voir trébucher. Et ce n’est finalement que pure logique : quand on se donne pour raison d’être de former les élites dont toute société a besoin à l’exercice du pouvoir et de la puissance, ceci suscite désir et rivalité puisque par définition d’autres organisations peuvent aussi prétendre à ce statut enviable. Une des premières qualités de la direction, du corps professoral, des élèves doit donc aussi être aussi celle-ci : savoir décrypter ce genre de phénomènes et ne surtout pas trop se laisser impressionner par les hochets agités par les spectateurs et les commentateurs, qui peuvent être tentés de construire leur propre promotion sur le dos d’attaques contre Sciences Po.

Si je revendique le droit aux 100 jours, cela ne signifie pas que je n’ai pas quelques idées sur quelques « hot topics » et autres « strategic issues » spécifiques, de mon point de vue, à Sciences Po.

Hot Topics et Strategic Issues

Premier « hot topic » : l’inclusion sociale, les concours, l’avenir des Conventions d’Education Prioritaire (CEP) dont les 20 ans viennent d’être célébrés et dont on sait ce que ce dispositif doit à Richard Descoings.  Démocratiser l’accès à Sciences Po est une idée noble. Il n’est évidemment pas question d’en remettre en cause le principe. Mais on en connaît la double limite. La première de ces limites, c’est que cela instille le virus du doute sur la qualité du recrutement en introduisant le soupçon d’un Sciences Po à plusieurs vitesses, selon que vous êtes boursier ou non, selon que vous venez d’un grand lycée parisien ou d’un lycée d’un quartier réputé difficile. La seconde de ces limites, c’est l’hypocrisie de dispositifs tels que les CEP : 17 étudiants issus des CEP en 2001 oint intégré Sciences Po, ou un peu plus de 130 en 2021. Sincèrement, il est utile au plan du marketing de faire savoir que l’on a démocratisé l’accès à l’élite et aux postes d’exercice du pouvoir parce qu’on intègre une centaine d’étudiants… mais au regard de l’enjeu politique de l’inclusion, de la diversité sociale, de la représentation des classes moyennes ou clairement défavorisées, cela fait sourire, y compris les jeunes des quartiers difficiles auxquels on espère s’adresser. En d’autres termes cela fait un peu penser au film Le Guépard de Visconti : il faut que tout change pour que rien ne change… En aucun cas, cela ne doit cependant à une prise de risque excessive pour la réputation quant à la qualité des procédures d’admission à Sciences Po.

Il faut toujours garder en tête ici les travaux de Pierre-Michel Menger, professeur du Collège de France : comme toute institution d’enseignement supérieur, Sciences Po évolue dans un univers stratégique où les concepts clés sont ceux de « custome- input technology » ou encore de « peer effect ». Cela signifie que les étudiants ne sont pas des clients mais qu’ils participent directement et activement à la qualité même du processus de leur formation ; qu’enseigner à un public de très haut niveau contribue à attirer des professeurs de très haute valeur ; que c’est d’abord la qualité de la sélection des étudiants qui fait le prestige de l’institution, par un effet de « club » bien connu. En ce domaine, Sciences Po a forgé sa réputation : par-delà la sélection à l’entrée, les redoublements en cas de résultats insuffisants ne sont pas rares à Sciences Po et on ne sort pas forcément diplômé de Sciences Po parce qu’on y est entré : nous avons tous en tête le nom d’un ancien Président de la République qui est passé par Sciences Po mais en est ressorti sans le diplôme (preuve au passage qu’on peut réussir sans être diplômé de Sciences Po !).

Aujourd’hui, les taux de réussite exceptionnellement élevés des étudiants de Sciences Po aux plus prestigieux concours de la fonction publique restent les meilleurs témoins de la compétence exceptionnelle de l’institution et de son corps professoral en matière de formation. La pression à la démocratisation de l’accès, la nécessité d’adopter des procédures adaptées pour accueillir 50% d’étudiants étrangers comme aujourd’hui met à mal ce schéma et emporte un risque indéniable pour Sciences Po : être reléguée au rang d’une simple institution « post-bac » comme les autres. Un bilan très précis doit donc être fait alors que l’abandon des épreuves écrites laissent désormais planer un doute sur la qualité même du recrutement, jugé désormais moins méritocratique qu’il n’était. Ce risque mérite d’être d’autant plus évalué que nombre d’écoles y compris parmi les « grandes » ont cédé parfois à la tentation d’augmenter les effectifs pour engranger des ressources afin de financer leurs développements, au risque d’une perte de prestige. Et on notera que sur toutes ces questions, Sciences Po n’est pas la seule institution concernée : il n’est ici qu’à penser au « bachelor » désormais proposé par l’Ecole Polytechnique…

C’est pourquoi après vingt années d’investissement stratégique auprès des lycées sous convention d’éducation prioritaire, j’inviterais volontiers à repenser purement et simplement les modalités de coopération entre l’ensemble des lycées et Sciences Po et singulièrement de repenser l’ensemble des relations avec les classes préparatoires, indéniablement et fort injustement maltraitées et déstabilisées depuis 15 ans. J’assume pleinement l’a priori d’être en faveur du retour aux épreuves écrites, tout en acceptant l’idée que je pourrais être convaincu que des alternatives réellement méritocratiques et républicaines sont possibles… si on me le démontre. L’anonymat que garantit l’écrit dans les procédures de recrutement me paraît en effet difficilement substituable. Mais à nouveau, je ne demande qu’à être convaincu.

En creux, cela pose la question de la sélection des étudiants étrangers : je ne vois aucune raison qui pourrait conduire à des accès privilégiés d’étudiants étrangers à Sciences Po. Ils devraient donc, comme les étudiants français, subir des épreuves écrites comme orales, de même niveau.  Et ceci doit être vrai aux niveaux L comme M, puisque l’homogénéité des qualités des étudiants doit transcender la diversité des parcours. Les procédures d’admission parallèle en deuxième voire en troisième année de licence, en première comme en deuxième année de Master doivent procéder de cette logique méritocratique d’excellence. Enfin, bien sûr, Les étudiants, une fois entrés à Sciences Po, doivent mécaniquement accéder à l’année suivante dès lors qu’ils auront réussi leur année. Ce qui me conduit à rappeler que c’est là l’une des singularités de Sciences Po : à la différence d’autres institutions, il n’est pas rare de redoubler à Sciences Po, lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous. Et cela doit rester le cas.

Deuxième « hot topic » : la place prise par les débats autour de la culture dite « woke » à Sciences Po et ailleurs. Je suis personnellement sidéré par l’ampleur prise par ces sujets. Pour ma part, je ne fais pas mystère de mon peu d’appétence pour l’écriture inclusive ou la cancel culture qui me paraissent d’abord les signes de mauvaise conscience de populations très favorisées en mal de sensations épistémologiques fortes. Si je comprends naturellement le sens de telles postures « politiques », elles emportent cependant toujours le risque du militantisme et d’alimenter la tyrannie des minorités. Je ne peux tout simplement pas supporter l’idée que cela pourrait être notre nouvel avenir commun. C’est dit.

Si vous me permettez ici d’approfondir, Il me paraît évident que ce genre de pratiques et idées, introduisent précisément ce qu’elles prétendent combattre : de nouveaux codes de reconnaissance et de la reproduction sociale.  Sincèrement, pensez-vous que dans les quartiers dits sensibles, où l’on s’interroge au jour le jour sur la façon de remplir son réfrigérateur, l’écriture dite inclusive soit réellement LE sujet prioritaire ? Plus généralement, on se demande parfois si nos nouvelles « élites » n’ont pas ici collectivement perdu le Nord… comme la boussole ! Soyons sérieux : à Sciences Po comme ailleurs les seuls mots d’ordre doivent être laïcité, méritocratie, République. Point. N’oublions jamais en effet que la démocratie aux Amériques, c’est aussi la NRA, la vente et le port d’armes libres, des prisons privées, des frais de santé ou d’éducation (y compris universitaires) sans commune mesure avec la situation française. Bref, une autre planète !

Si je me permets de prendre des positions aussi affirmées, c’est aussi parce que je suis un grand lecteur et admirateur de ces auteurs que les anglo-saxons nous envient et qui sont devenues les références sur les campus américains : les Foucault, Deleuze, Bourdieu, Derrida… Latour. Et c’est précisément parce que j’en suis un grand lecteur que je dis : lisons-les vraiment, et surtout en version originale plutôt que de les réimporter après mauvaise digestion par les campus américains. Ces auteurs sont exigeants et difficiles. Une lecture trop rapide, mal traduite, réimportée après avoir été mal digérée peut conduire à alimenter toutes les paranoïas, tous les delirium tremens au plan épistémologique. Ce n’est pas très grave à l’adolescence, donc avant d’entrer à Sciences Po ; cela l’est un peu plus à l’âge de la maturité…

Pour ma part, j’ai toujours retenu de ces grands auteurs une autre idée force que celles que retiennent les tenants de la « cancel culture » et que j’ai proposé de formuler sous le concept de Hip-Hop Management : l’art de faire exister ce qui n’aurait jamais dû. L’acte de création ne vaut en effet d’être entrepris que s’il se donne la noble mission de faire advenir le neuf, l’acte de résistance aux désordres établis devenant d’abord de puissants stimulants de cet acte même de création. En tant que sciences de l’émancipation par la puissance de l’action collective, les sciences de gestion et du management ont ici immensément à apporter à celles et ceux qui les connaissent visiblement encore bien mal, y compris au plus haut niveau de l’Etat. Voilà pourquoi je juge aussi que l’absence d’une véritable culture en matière de sciences du management, à Sciences Po comme ailleurs dans les lieux d’exercice du pouvoir de la République, est aussi problématique ! Et voilà pourquoi me paraît considérable la responsabilité des médias dans l’hystérisation des débats et combien, d’abord par inculture et méconnaissance. C’est aussi pourquoi j’affirme l’idée que Sciences Po doit venir combler ce vide de la pensée qui caractérise aujourd’hui le débat public, enkysté entre une information délivrée en continue, sans le recul d’analyses éclairées mobilisant des grilles de lecture adaptées, et quelques commentateurs qui assènent leurs vérités sur l’état du monde du haut de leurs magistères médiatiques. Qu’un concept aussi vague et creux que celui de « culture woke » ait pu ainsi s’inviter à l’agenda, que le delirium tremens de l’islamo-gauchisme ait pu s’inviter en haute place dans l’agenda politique, voilà le meilleur des symptômes de cette maladie qui ronge aujourd’hui notre société. A l’évidence, dans cette société française sous haute tension, alors que se multiplient les symptômes de radicalisation générale, alors que les menaces y compris terroristes sont plus vives que jamais, Sciences Po et son corps professoral portent désormais une responsabilité particulière : rallumer la lumière.

Pour finir ce « hot topic » particulièrement sensible, je partage avec Michel Foucault l’idée selon laquelle « une société sans relations de pouvoir ne peut être qu’une abstraction ». La formule doit être méditée, vraiment, au sein d’une institution comme Sciences Po. Comme y invitent Foucault ou Bourdieu, ce sont bien « effets de domination » qui doivent être combattus, en conservant toujours en mémoire qu’un monde sans relations de pouvoirs ne peut être qu’une forme de négation du réel « qu’ailleurs on dirait névrotique », pour reprendre les mots de Bourdieu. C’est d’ailleurs aussi pourquoi si je vois un accès à démocratiser d’urgence à Sciences Po, c’est peut-être plutôt celui du corps professoral. J’ai ainsi noté avec plaisir que sous le Directorat de Frédéric Mion, l’école du Management et de l’innovation de Sciences Po avait invité Fianso. Il faut aller beaucoup plus loin : lui confier, ainsi qu’à d’autres parmi nos véritables élites nouvelles, créatrices, entreprenantes, des enseignements. Fianso bien sûr, mais aussi Booba, PNL, JUL, Mylène Farmer et tant d’autres comme David Guetta, Mouloud Achour, Jean-Pierre Seck, Pierre Bellanger, Jacques Audiard ont tant à nous apprendre sur la conduite de l’entrepreneuriat, des affaires, des nouvelles formes de puissances, dans les industries culturelles… comme ailleurs. En résumé, cessons donc de nous obséder de la question de l’accès aux murs de Sciences Po pour produire du même, faisons au contraire sortir les enseignements de Sciences Po hors les murs pour porter l’esprit Sciences Po partout et régénérons-nous du meilleur de ce seul lieu où l’égalité des malchances est réelle : la rue.

Troisième « strategic issue » : la question de la recherche ou encore celle des enseignements en anglais. Sciences Po se présente et s’espère comme une grande université de recherche, c’est écrit sur son site web et dans toutes ses communications. Viser cette reconnaissance est évidemment un objectif louable, mais je crains qu’il y ait ici un vaste malentendu : je ne suis pas certain que celles et ceux qui formulent une telle « vision stratégique » aient bien saisi que la façon dont on définit une research university à l’international n’est pas exactement l’esprit d’Émile Boutmy auquel on prétend être fidèle ! Ceci, pour une raison simple : je ne suis pas certain que le nombre de publications dans les meilleurs supports anglo-saxons produit au sein d’UMR CNRS soit le critère ultime pour préparer les futures élites du pays à exercer leurs futures missions et à conduire les futures batailles de puissance qui nous attendent… Or c’est bien cet imaginaire d’une production scientifique qui pourrait être découplée des enseignements qui s’est imposé dans l’inconscient collectif et qui a été intériorisé comme la norme à respecter pour prétendre au statut d’université de recherche internationale. Au risque donc d’oublier que les sciences humaines et sciences sociales ne peuvent être jugées sur les mêmes critères que les sciences dures. Au risque donc pour Sciences Po de perdre ce qui est pourtant sa mission depuis 1945 et sa raison d’être depuis la défaite de 1870 : affirmer les âmes et les préparer à l’exercice du pouvoir. Sciences Po doit donc mener une interrogation bien plus profonde sur son devenir que de revendiquer de manière mimétique le statut d’université de recherche internationale. D’abord, parce que l’institution a toujours été une institution d’éducation, d’enseignement de préparation aux épreuves les plus difficiles. Ensuite, parce qu’être en éveil sur le monde et ses évolutions, c’est là le cœur de compétences de Sciences Po depuis 150 ans. Enfin, parce qu’être la pointe d’un autre combat au service d’un autre modèle peut contribuer à faire bien mieux rayonner Sciences Po précisément à l’international : se revendiquer la première Teaching & Research University (TRU).

L’enjeu n’est pas que marketing puisqu’il est au contraire identitaire et majeur. Dans le domaine des Sciences Humaines et Sociales, la recherche ne saurait sans dommage se concevoir comme pouvant être dissociée de l’enseignement. Au service d’un tel projet, loin d’être source de fragilités, l’identité de Sciences Po est une force qui doit être assumée comme telle. L’expérience de Sciences Po en matière de préparation aux grands concours républicains avec la prépaconcours de l’école des Affaires Publiques est une singularité d’exception : à nouveau, les taux de réussite aux concours de la fonction publique (commissaires, magistrats, Santé, futur ISP, etc.) en témoignent ! L’institution peut donc être le symbole d’une certaine idée de ce que la France peut apporter à l’international et non pas juste viser de devenir une école ou université d’excellence comme les autres : cette maîtrise de la technologie des concours doit s’exporter dans nombre de pays notamment dans les francophonies qui sont par définition des aires d’influence naturelle de Sciences Po et où les institutions restent en demande d’aide à la conception de technologies repensées de sélection et de formation de leurs propres élites. C’est ici une responsabilité particulière pour Sciences Po, en raison de son histoire.

Par ces motifs, Sciences Po ne doit pas craindre de s’affirmer comme le lieu de formation et de recherche sur les puissances : scientifique, médiatique, politique, judiciaire. Voilà tout de même un projet un peu plus stimulant que de viser d’imposer des cours en anglais pour toutes et tous, à l’heure précisément où n’importe qui peut regarder Lupin sur Netflix avec Omar Sy dans n’importe quelle langue, avec n’importe quel appareil mobile et où la traduction automatique avec des outils comme Deepl permet d’imaginer des innovations de rupture radicales ! Ceci est crucial dans le domaine des Sciences Humaines et Sociales : tout simplement parce qu’on ne cherche, on n’enseigne, on n’apprend jamais mieux que dans sa langue maternelle.

Quatrième « strategic issue » : la place de Sciences Po dans le paysage national de l’enseignement supérieur et des grands ensembles universitaires puisque vous m’interrogez sur les relations que Sciences Po peut et doit entretenir avec les universités, les écoles de management, les écoles d’ingénieur. Permettez-moi ici de vous répondre en rappelant mon profil. Car si je dois accorder une force particulière à ma candidature, c’est celle d’avoir toujours voulu me positionner à la croisée des dynamiques institutionnelles. Je suis en effet persuadé qu’on gagne beaucoup plus à la coopération qu’à la compétition et que toutes les politiques universitaires ont oublié ce fait bien connu des chercheurs en management : la connaissance a la particularité de ne pas connaître de frontières. La connaissance est immatérielle, elle circule, elle ne s’arrête pas (fort heureusement !) aux frontières d’une institution. C’est pourquoi elle fait et fera toujours très mauvais ménage avec une vision trop compétitive et enfermée dans une attitude belliqueuse et de protection dans les remparts d’une institution. La concurrence entre institutions est inévitable, elle est même stimulante puisque source d’émulations. Mais il faut toujours avoir l’humilité de reconnaître que seul (que l’on soit une université, un grand établissement, une école …) on est toujours beaucoup trop petit dès lors que par définition, la première des éducations c’est de savoir penser et envisager « plus grand que soi-même ».

Le maître mot doit donc être la coopération et la question clé à instruire est celle-ci : « comment doit-on coopérer pour faire exister notre histoire, notre identité, notre culture française à l’international, y compris les francophonies ? ». C’est aussi parce que je considère qu’il y a de nombreuses coopérations possibles avec de nombreuses institutions qu’il me semble que ma nomination pourrait, au plan national, contribuer à sortir Sciences Po d’une forme d’isolationnisme au plan national, sans rien renier de ses propres spécificités. Et ce serait là assurément une manière d’être plus fort encore, ensemble, à l’international : une telle attitude coopérative ne peut que contribuer à attirer d’excellents profils vers les sciences humaines et sociales, issus des meilleurs établissements, comme c’est d’ailleurs déjà souvent le cas. Ainsi, les partenariats doivent se multiplier avec les grands ensembles universitaires de la région parisienne (Saclay, PSL Paris Université, Sorbonne Université…) comme de province. Ces partenariats doivent prendre corps avec les grandes écoles (management, arts, ingénieur, etc.) et les universités, chaque fois que cela est jugé utile. Sciences Po attire d’ailleurs déjà nombre d’étudiants issus de ces horizons ! Des partenariats doivent être envisagés avec les écoles normales supérieures, singulièrement au niveau de l’école de la recherche, des affaires publiques, des affaires internationales… : les élèves et étudiants normaliens constituent un public spécifique recruté précisément dans la visée de poursuivre jusqu’à la thèse de Doctorat ou d’exercer dans la haute fonction publique, en France comme à l’international. Développer de tels partenariats, susceptibles de régénérer les centres de recherche, me semble par plus que jamais nécessaire et utile : il peut contribuer à nourrir ce débouché naturel pour les étudiants d’une école de journalisme que doit être aujourd’hui la thèse de Doctorat.

Cinquième point, qui constitue à la fois un « hot topic » — tant il alimente les conversations – et une « strategic issue » pour Sciences Po : la question des frais de scolarité. Si l’honneur m’est confié d’être nommé Directeur, j’engagerais alors immédiatement une vaste réflexion sur la question de l’égalité des chances et de la justice sociale. Je note en effet que toutes les grandes écoles sont confrontées à ce paradoxe d’être à la fois plus inclusives sans mettre en risque le prestige des formations qu’elles délivrent. Ceci conduit à une réponse quasi unique : les politiques de quotas d’étudiants boursiers, avec un objectif désormais partout affiché d’atteindre 30% d’étudiants boursiers. Au risque de paraître très provocateur, j’aimerais évaluer les conditions de pertinence d’une proposition strictement inverse : en finir avec cette logique de bourses. Ce système, consacré par la loi ORE, emporte en effet de mon point de vue un double inconvénient majeur : d’une part, les bourses doivent être financées par redistribution, ce qui conduit mécaniquement à une inflation des frais de scolarité ; d’autre part, cette logique de bourses est par définition inéquitable et contribue à maintenir dans une situation singulière les étudiantes et les étudiants qui en bénéficient au regard de celles et ceux qui n’en bénéficient pas. Cette logique de bourses, très emprunte de l’esprit du « charity business » du monde anglo-saxon me paraît finalement de plus en plus incohérente avec le principe selon lequel le contexte d’origine devrait s’effacer devant une réussite au concours sur des principes identiques pour toutes et tous.

Mes réponses

Directeur de Sciences Po, j’ouvrirais ce chantier stratégique dans les meilleurs délais et sans tabou. De multiples pistes peuvent être en effet envisagées, partant du principe que toutes les étudiantes et étudiants de Sciences Po doivent faire l’objet d’un même traitement, quel que soit leur milieu social d’origine et les ressources des foyers fiscaux dont ils sont issus : emprunt obligatoire pour tous les étudiants afin de libérer leurs familles de la charge des frais de scolarité dans un souci de responsabilisation (avec caution apportée par la Fondation, voire par l’État, lequel doit assumer ses responsabilités) ? prêts à « remboursement contingent » (fonction des revenus futurs à l’issue de la scolarité avec effet de seuil) ? transformation de l’emprunt en engagement décennal à servir l’État (comme c’est le cas aujourd’hui pour les élèves des ENS ou de l’Ecole Polytechnique, en cas de réussite d’un concours à la fonction publique) ? « flat tax » pour en finir avec les effets de seuil ?

On le voit les pistes à étudier sont nombreuses. Rendre l’emprunt obligatoire pour financer non seulement les études mais aussi la vie quotidienne et le logement sans qu’il soit nécessaire pour les étudiants de cumuler les petits jobs, voilà une idée qui me paraît profondément égalitaire. Elle aurait aussi le mérite pour les étudiantes et étudiants issus de foyers fiscaux aisés de les libérer de cet appui familial qui peut aussi parfois se transformer en contrainte.

Nous vivons en 2021. Les taux d’intérêt nuls voire négatifs ne doivent pas profiter qu’aux détenteurs d’actions ou de patrimoines immobiliers. Le financement de l’enseignement supérieur ne peut pas être assuré réfléchi qu’à partir des revenus des familles qui acquittent déjà l’impôt sur le revenu. Il doit être assuré d’une façon ou d’une autre par la mise à contribution de l’industrie bancaire, au service du meilleur des investissements d’avenir que puisse faire le pays : permettre aux étudiants d’étudier dans les meilleures conditions de confort matériel à Sciences Po. Il y aurait un véritable sens historique à ce que le Professeur Jean-Paul Fitoussi, qui a déjà supervisé en 1995 la politique de Sciences Po en ce domaine des frais de scolarité sur fond de conflit majeur, préside la commission que je mettrais en œuvre dès ma prise de fonction et dont les conclusions, j’en suis certain, pourraient faire jurisprudence pour nombre d’autres institutions d’enseignement supérieur. J’espère qu’il accepterait l’augure d’une telle mission.

Un tel chantier stratégique peut permettre non seulement de limiter mais plus généralement de réduire les frais de scolarité acquittés par les étudiants de nationalité française. Il peut se donner pour objectif de limiter au maximum les logiques de subventions qui de facto, qu’on le veuille ou non, créent des étudiants de 2ème ou 3ème zone, toujours soupçonnés d’être entrés à Sciences Po pour remplir des quotas. En d’autres termes, c’est une remise à zéro des compteurs pour tous les étudiants et une responsabilisation générale qui me semble pouvoir être visée en responsabilisant aussi chaque étudiant quant à ses choix dans son parcours de formation. Ici encore, Sciences Po peut innover en réglant sa montre à l’heure de la passion de l’égalité sans rien renier de la valeur culturelle de l’exigence d’un enseignement qui ne saurait être valablement conçu autrement que selon une logique strictement méritocratique.

En cohérence avec ce chantier, c’est plus généralement le modèle économique de Sciences Po que je propose de réévaluer de fond en comble, en particulier la participation des entreprises au financement de Sciences Po. Les voies sont multiples, qu’elles concernent les dons à la fondation, le développement de l’alternance, la multiplication de thèses financées par des conventions CIFRE. C’est en effet l’une de nos singularités nationales que l’absence de financement par le privé de la recherche. Et je le dis ici sans détour : il faut tordre le cou à la logique du « charity business » qui de fait crée un rapport asymétrique entre les institutions d’enseignement et de recherche et les entreprises. Il faut ici renverser le paradigme : il est urgent que les entreprises comprennent qu’elles sont devenues des zones d’éducation prioritaire à la recherche en sciences humaines et sociales, en droit, en management, sur le cyber. Autrement dit, Sciences Po doit discuter d’égal à égal et selon des logiques contractuelles avec les entreprises, petites comme grandes, lesquelles doivent mesurer combien leur compétitivité, aujourd’hui et plus encore demain, dépendra désormais des recherches menées à Sciences Po et ailleurs.

Grâce à un modèle économique repensé autour non seulement de l’éducation mais aussi de la presse et de la communication, de l’édition, du cyber ; grâce à des relations moins infantiles et davantage créatrices de valeur avec les grands acteurs industriels et étatiques qui doivent prendre conscience de la destruction de valeur conséquente de leur méconnaissance des productions de recherche ; grâce plus généralement à la mise à jour du logiciel stratégique de Sciences Po ; voilà comme une nouvelle valeur collective peut être créée.

Directeur de l’Institut, administrateur de la fondation, je m’attacherais dès les premières heures de mon mandat à y travailler. Les initiatives qui pourraient être développées par Sciences Po me paraissent en effet innombrables, en particulier concernant la valorisation scientifique. Les professeurs de Sciences Po doivent être présents dans tous les débats, sur tous les écrans, dans tous les médias et dans tous les formats. Simultanément, les médias développés en propre par Sciences Po doivent sortir de leur logique confidentielle : Sciences Po TV rayonne d’abord en interne ; l’Emile reste un magazine dont seuls des initiés connaissent réellement l’existence. Je pourrais ici multiplier les exemples de sujets qui appellent des innovations radicales pour que Sciences Po devienne ce grand média de 2030 que d’aucuns lui prédisent, à raison !

Le volet éditorial de mon projet vise précisément à mieux fédérer et à mutualiser l’ensemble des initiatives éditoriales pour les précipiter dans une nouvelle étape, cohérente avec l’ambition de constituer un groupe d’ambition mondiale dans les secteurs de l’éducation, de la presse et de la communication, de l’édition, du cyber. Je vois dans cette ambition un puissant levier de fédération des communautés, y compris de mobilisation des étudiants, de discussion et d’échanges avec l’ensemble des parties-prenantes de l’écosystème Sciences Po. Ainsi, parce que Sciences Po deviendra un acteur majeur des secteurs précités, l’objectif de faire sortir Sciences Po des murs, de toucher un nombre bien plus important de lycéens mais aussi de collégiens, de créer chez eux le désir d’apprentissages, pourra-t-il être atteint avec une puissance créatrice bien plus importante que ce que permettent des CEP, même repensées et élargies à davantage de lycées partenaires. Ce sera là aussi la meilleure des garanties que les grands auteurs de langue française pourront être discutés et débattus avec sérieux, dans leurs versions originales, sur l’ensemble des campus. Et peut-être que les entreprises françaises prendront ainsi mieux conscience que si parfois elles payent des milliards d’amendes, la recherche aurait pu les aider à imaginer comment les épargner.

Voilà pour les principales pistes de réflexion, tout en rappelant qu’elles sont sous réserve des 100 jours : quand on vient de l’extérieur, l’intérêt c’est que l’on peut oser se risquer à apporter des idées neuves ; l’inconvénient c’est qu’elles se révèlent parfois à l’usage moins pertinentes que sur le papier. Mais ce sont des idées auxquelles je tiens, et qu’il me paraît nécessaire de partager et faire connaître. Enfin, naturellement, l’ensemble de ces chantiers devra d’une façon ou d’une autre s’intégrer dans une réflexion plus vaste quant aux relations qu’entretient aujourd’hui Sciences Po avec l’ensemble des IEP du réseau, puisque c’est l’union toujours qui fait d’abord la force.

Reste votre dernière question : quel slogan pour Sciences Po ? Je répondrais volontiers à cette question qu’Imaginer un slogan est compliqué dans le monde de l’enseignement supérieur : la valeur d’une institution comme Sciences Po c’est d’abord celle de ses corps professoraux, de ses personnels, de ses étudiants. Bref, de ces communautés qui font vivre tous les jours l’institution Sciences Po. Vouloir rassembler toutes ces communautés derrière un slogan, un peu comme on pourrait le faire d’un point de vue marketing, c’est évidemment toujours un exercice risqué et compliqué.

Mais puisqu’il faut se risquer à l’exercice, je suis tenté de dire que Sciences Po ne peut échapper à méditer cette idée que la culture française est indissociable de la culture Sciences Po. Que renier cet héritage, par exemple en se contentant d’importer des idées et des débats pré-emballés ailleurs, ce serait commettre une forme de trahison stratégique. Parce que Sciences Po c’est, comme la France, une certaine idée de l’indépendance, toujours chevillée au corps. Parce que Sciences Po, c’est, comme la France, une certaine idée de la valeur de l’autonomie stratégique et de la nécessité de la chérir et de la préserver, y compris contre tous les pouvoirs et toutes les puissances. Ce qui, par définition, n’est pas une sinécure mais bien un combat de tous les instants.

Dans ces conditions, on ne doit pas venir étudier à Sciences Po plutôt qu’à Harvard, à London School of Economics ou à Columbia parce que « c’est moins cher ». Non. On doit venir à Sciences-Po pour ses enseignements exclusifs, parce qu’on sait qu’on y trouvera des enseignements, des recherches, des visions du monde qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Alors puisqu’il faut un slogan, je me risque : « Sciences Po, toujours au moins deux longueurs d’avance… ».

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