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Partie 1 – L’enseignement supérieur : regards, par Jean-Philippe DENIS

Vous avez contribué récemment dans un ouvrage collectif sur l’enseignement de la gestion en France, sous la direction des Pr Alain Burlaud et Franck Bournois, quel regard portez-vous sur l’enseignement supérieur en France à l’Université, dans les grandes Ecoles et grands établissements ?

En préambule, je tiens à souligner qu’il y a eu de très grandes transformations ces 20 dernières années, enclenchées depuis le premier rapport Attali en 1998 qui proposait alors l’élaboration d’une dizaine de grands campus d’excellence et visant à faire sauter les frontières institutionnelles entre universités, grandes écoles et organismes de recherche. En 2021, nous sommes au moment du bilan. Après 20 ans de transformations, où en est-on ? ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné ?

Je retiens pour ma part, plusieurs éléments. Le premier porte sur une forme de financiarisation générale de l’enseignement supérieur. Pourquoi ce terme de financiarisation générale ? Nous sommes entrés dans les années 90, dans un monde global. Si l’on souhaitait continuer à y exister, il fallait construire de grands champions nationaux susceptibles de s’intégrer dans cette grande compétition globale. L’enseignement supérieur n’a pas fait exception à la règle. Au contraire. On l’a vu d’ailleurs au fur et à mesure des campagnes présidentielles puisque le volet enseignement supérieur n’a jamais été remis en cause dans sa logique : il s’est agi de construire de grands ensembles visant l’excellence internationale.

Beaucoup de débats ont accompagné ce mouvement : la taille devait-elle primer ? le « big is beautiful » pour être visible et exister à l’international était-il la panacée ? Cette dynamique que je qualifie de financiarisation de l’enseignement supérieur est pour moi la grande transformation des 20 dernières années : transformer des institutions réputées au plan national mais jugées trop petites pour les rendre visibles et attractives à l’international. Avec pour objectif de générer des ressources, donc de recruter des étudiants internationaux, de lever des financements au risque sinon d’être sortis de la grande course internationale. Il est intéressant de noter sur ce point que l’enseignement supérieur a finalement connu la même évolution que toutes les autres industries.

Un moment clé

Nous sommes aujourd’hui à un moment clé de cette transformation, très profonde. Et la grande question qui se pose est de savoir si celle-ci ne s’est pas faite finalement au détriment de ce qui faisait notre force : nos singularités nationales, constitutives de notre identité et de nos traditions républicaines. Ces singularités se traduisaient notamment par un schéma très complexe où cohabitaient des grandes écoles, des universités, des grandes écoles d’ingénieurs, des grandes écoles de management, portées par des cultures différentes. Le prix à acquitter dans le cadre de cette financiarisation a été un alignement général après le processus de Bologne : l’adoption du schéma licence, master et doctorat (LMD) pour harmoniser les formations. Concrètement donc, une forme d’uniformisation générale au nom de cette globalisation qui est logiquement allée de pair avec la mise à mal des identités nationales comme territoriales. Ceci a été réalisé dans le cadre de politiques très volontaristes, souvent contre les souhaits des acteurs, par le biais de rapprochements et de fusions entre des établissements… avec des succès variables. Mais une chose est certaine : nul n’a échappé à cette lame de fond.

Concernant maintenant précisément l’ouvrage « L’enseignement de la gestion en France. Identité, défis, enjeux » coordonné par Alain Burlaud et Frank Bournois que vous évoquez, dans le chapitre que j’ai co-écrit avec Aurélien Rouquet, nous avons porté notre regard sur le cas spécifique de la production de connaissances scientifiques dans le monde de la gestion et du management et la façon dont les pratiques en ce domaine ont elles-mêmes été transformées. Avec la financiarisation que je viens d’évoquer en arrière-plan, nous notons dans le cas des champs de l’économie et de la gestion le rôle très structurant joué par les classements des revues scientifiques dans cette évolution.

Notre sentiment c’est qu’aujourd’hui l’ensemble de ce système est à bout de souffle ou, si l’on préfère être optimiste, à la croisée des chemins.

Ainsi, soit nous considérons que nous vivons dans un monde parfaitement global où la connaissance est parfaitement internationale, pour ne pas dire un monde anglo-saxon, l’anglais étant la langue dominante et les revues et lieux les plus prestigieux sont tous anglo-saxons ; et se pose alors la question du sens même des productions nationales. Soit nous tirons comme nous le faisons la sonnette d’alarme parce que nous jugeons qu’il est urgent de repenser d’abord le national dans ce contexte international. Car il y a aussi d’autre formes de transformation plus silencieuses qui sont en cours et nous jugeons qu’il est urgent de protéger nos actifs nationaux, issus de notre histoire singulière. Il est finalement assez logique qu’en tant qu’ancien rédacteur en chef de la Revue française de gestion pour ma part, en tant que nouveau Rédacteur en chef de la même revue pour ce qui concerne Aurélien Rouquet, nous soyons tous deux très sensibles à la nécessité de ce qui se révèle être un véritable combat.

L’exception culturelle

Pour ma part, je suis convaincu que dans les domaines des sciences humaines et sociales, il faut avoir une véritable stratégie pour préserver notre exception culturelle comme nous avons su le faire dans le passé dans les industries culturelles : je pense ici par exemple aux quotas de diffusion de musique francophone sur les radios ; au soutien à la production indépendante d’un cinéma français ou encore au festival de Cannes, ce merveilleux outil de rayonnement de la France à l’International ! Mais je peux citer aussi la loi Lang sur le prix unique du livre pour soutenir les modes de distribution indépendants. Vous voyez, on a su parfois politiquement prendre des décisions très fortes pour préserver la diversité culturelle et éviter de laisser les singularités et traditions culturelles être emportées par la grande lessiveuse de la globalisation qui ferait qu’à la fin la gastronomie française se résumerait au Big Mac de Mc Donald’s ou au Whopper de Burger King. Dans le monde de l’enseignement supérieur, nous sommes aujourd’hui précisément dans ce moment stratégique où nos traditions françaises et francophones, nos atouts risquent d’être effacés de la grande photographie de la globalisation. C’est pourquoi nous devons nous mettre en ordre de bataille pour préserver cet héritage et imaginer comment le précipiter dans le monde nouveau.

Voilà en résumé, les constats faits dans cet ouvrage. Certes, les avis ne sont pas unanimes sur ces questions. Il y a beaucoup de débats. Mais je suis convaincu que l’heure est venue de se mettre autour d’une table entre grands acteurs, grandes écoles, grands établissements, Universités, centres de recherche, mais aussi, bien au-delà : il serait urgent qu’autour de cette même table prennent place certes les Ministères de l’éducation nationale ou de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation mais aussi de la culture, de l’Europe et des affaires européennes, de l’économie, des finances et de la relance et même de la Défense tant on sait combien l’enseignement supérieur emporte des enjeux de « soft power » et de puissance. Ceci pour traiter les vraies questions, non plus stratégiques, mais de politiques générales : que pouvons-nous, que devons-nous faire, pour demain, continuer à vraiment exister ?

Vous le voyez, cela pose des questions redoutables. Comment valoriser, continuer à penser, à imaginer l’avenir de grandes institutions nationales qui ont parfois plusieurs siècles, telles que certaines de nos grandes écoles ou universités ? Comment imaginer cela dans le monde de 2021 ? Notre parti pris est assez fort : continuer dans la fuite en avant est suicidaire car nous serons broyés par la transformation à l’œuvre depuis plus de 20 ans.

Le monde d’après la globalisation ?

Et le moment est, croyons-nous, particulièrement propice à mener de telles réflexions. Aujourd’hui, sans aller jusqu’à parler de déglobalisation car le sujet est complexe, force est de constater l’omniprésence dans les débats politiques depuis la présidence Trump, mettant les États-Unis en retrait du monde, des questions de souveraineté. On voit très bien au niveau européen combien les débats sur les identités nationales restent vifs. Combien aussi ces tensions sont liées à des sentiments d’abandon de souveraineté sans pour autant que l’idée d’une indispensable souveraineté européenne ne parvienne à réellement convaincre qu’elle pourrait être un vecteur de mobilisation. Il faut dire et reconnaître ici qu’en dépit de toutes les pétitions de principe autour de la nécessaire innovation dans une économie de la connaissance, l’Europe s’est jusqu’à présent d’abord illustrée par son incapacité à exister face d’une part aux Etats-Unis, de l’autre de la Chine. Et ce qui est vrai dans le monde de l’enseignement supérieur l’est aussi ailleurs : finalement, entre les GAFAM d’un côté, les BATX de l’autre, où sont les champions européens que l’on se promettait de créer, deux décennies après l’adoption de l’Euro ?

Mon sentiment ici c’est que le point culminant de la globalisation « marchande » est passé et qu’il est urgent de prendre conscience des conséquences de ce changement de « portrait de phase » pour reprendre un concept de la théorie des catastrophes chère à René Thom. Parce que d’un côté les grands sujets sont désormais, ceux de la relocalisation, de l’économie circulaire, de la fin de cette révolution industrielle qu’incarnait l’automobile et l’hyper-dépendance aux énergies fossiles ; et que de l’autre, nous sommes entrés depuis un peu plus de dix ans dans un autre monde : celui de de l’hyper-globalisation numérique, du cyber, avec une ultra-domination de quelques acteurs dotés d’une puissance stratégique inconnue dans l’Histoire. L’Europe jusqu’au réveil et l’adoption du RGPD était absente, mais nous sommes encore loin d’une vision véritable. Or, mon sentiment est que ce sont là les enjeux majeurs pour les 10 à 15 années à venir. Et ma conviction c’est que l’enseignement supérieur, singulièrement dans le domaine des sciences humaines et sociales, doit faire pleinement partie de la réflexion et plus encore de l’équation stratégique du pays comme du continent. C’est en tout cas ce qui est largement sous-jacent à notre parti pris dans cet ouvrage qui suggère des pistes de réflexion mais qui appelle surtout à une prise de conscience et à un véritable sursaut.

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Références
Les formations en gestion sous le modèle anglo-saxon : une erreur stratégique [Jean-Philippe Denis] https://youtu.be/qegX1RdOatE
Plaidoyer (désespéré) pour la recherche francophone en gestion [Jean-Philippe Denis]  https://youtu.be/kneHW5Vu8r8 
La stratégie et le management devraient relever de l’exception culturelle [Jean-Philippe Denis] https://youtu.be/Zp_mkbTqg3M
Junk tech : démystifier la high tech californienne [Xavier Desmaison] https://youtu.be/QuvOPbsFiAQ
Une histoire de hamburger-frites [Didier Pourquery] https://youtu.be/FPRTbKLf0bc
Recherche en gestion, course aux étoiles : un appel à la révolte [Aurélien Rouquet] https://youtu.be/25Gvw-jCnpA