Articles

La gouvernance collaborative : une condition essentielle de la réussite de l’économie circulaire

L’économie circulaire est souvent présentée comme une réponse aux défis environnementaux grâce à l’innovation technologique. Pourtant, les recherches récentes montrent qu’elle repose tout autant sur des dimensions sociales, institutionnelles et organisationnelles (Kirchherr et al 2018 ; Korhonen, et al 2018). Au-delà des technologies, la réussite des projets dépend de la manière dont les acteurs coopèrent, prennent des décisions et construisent des règles communes. Les travaux sur l’économie circulaire se sont longtemps concentrés sur les politiques publiques nationales : réglementations, fiscalité, infrastructures ou encore dispositifs de soutien à l’innovation. Ces leviers sont indispensables pour créer un environnement favorable à la transition. Or, ils ne suffisent pas à expliquer pourquoi certains projets réussissent tandis que d’autres échouent. La gouvernance au niveau local, c’est-à-dire les interactions entre entreprises, collectivités, associations, citoyens et autres parties prenantes, joue un rôle tout aussi déterminant dans la gestion des projets environnementaux (Ostrom, 1990 ; McGinnis and Ostrom 2014)

C’est cette question qu’explore notre étude (Arfaoui et al., 2022), réalisée dans le cadre du projet DETECTE. Nous avons analysé, à partir de trente-six entretiens menés auprès des différents acteurs impliqués, cinq projets collectifs de méthanisation en Bretagne à Percy, Coutances, Vire, Gaillon, Le mené. La méthanisation constitue un exemple emblématique d’économie circulaire puisqu’elle transforme des déchets organiques en biogaz et en fertilisants. Les projets étudiés présentent des trajectoires contrastées : certains ont connu un véritable succès, tandis que d’autres ont échoué.

Nos résultats mettent en évidence plusieurs facteurs clés de réussite. Premièrement, la diversité et l’inclusion des parties prenantes apparaissent comme des conditions nécessaires au succès des projets, en particulier l’intégration des habitants locaux. Toutefois, un nombre excessif d’acteurs peut générer une complexité organisationnelle contre-productive, comme l’illustre le projet de Coutances. Deuxièmement, la présence d’un leadership facilitateur est déterminante. Les projets réussis se caractérisent par une capacité à instaurer la confiance, à structurer les échanges et à organiser un processus décisionnel consensuel, tandis que les échecs sont souvent associés à un déficit de leadership. Troisièmement, la qualité des interactions et des mécanismes de coordination joue un rôle central. Des échanges d’information fréquents, des dispositifs d’auto-organisation et des règles de choix collectif favorisent une gouvernance collaborative et ascendante, condition essentielle de l’acceptabilité sociale et de la durabilité des projets.  Enfin, l’étude souligne l’importance de l’expertise technologique et de la taille optimale des installations. Une maîtrise insuffisante des technologies et une mauvaise anticipation des externalités négatives, notamment environnementales et sociales (odeurs), ont conduit à des échecs majeurs dans certains projets.

Ces résultats montrent que la transition vers une économie circulaire ne dépend pas uniquement de politiques publiques nationales. Elle repose également sur la capacité des acteurs locaux à coopérer, à construire une gouvernance partagée et à développer des relations de confiance. Les pouvoirs publics doivent ainsi soutenir ces dynamiques par des aides financières, techniques et institutionnelles, tout en encourageant des politiques sectorielles ciblées impliquant les acteurs clés locaux (agriculteurs, industries agroalimentaires, collectivités locales). Du point de vue managérial et organisationnel, l’étude met en évidence la nécessité d’un leadership structurant, capable de coordonner les acteurs, de faciliter la coopération et d’assurer l’acceptabilité sociale des projets. Elle souligne également l’importance d’investir dans l’expertise technologique et dans des dispositifs de concertation territoriale afin d’anticiper et de limiter les conflits.

Nabila Arfaoui

Références :

Arfaoui, N, Le Bas, C, Vernier, MF, Vo, LC (2022). How do governance arrangements matter in the circular economy? Lessons from five methanation projects based on the social ecological system framework. Ecological Economics, 197, 107414.

Kirchherr, J., Piscicelli, L., Bour, R., Kostense-Smit, E., Muller, J., Huibrechtse-Truijens, A., et Hekkert, M. (2018). Barriers to the circular economy: Evidence from the European Union (EU). Ecological economics, 150, 264-272.

Korhonen, J., Honkasalo, A., et Seppälä, J. (2018). Circular economy: the concept and its limitations. Ecological economics, 143, 37-46.

McGinnis, M. D., et Ostrom, E., (2014). Social-ecological system framework: initial changes and continuing challenges. Ecology and Society. 19(2), 30.

Ostrom, E. (1990). Governing the commons: the evolution of institutions for collective action. Cambridge, UK: Cambridge University Press.