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C’est non nous ne voulons pas de ce type d’emplois

La fronde des jeunes diplômés

 

Des jeunes  français issus des écoles les plus prestigieuses, polytechnique, science po, HEC, agro, centrale Nantes etc. sont en train de contester les finalités même du système éducatif dont ils ont bénéficié. A l’occasion de cérémonies de remise de diplôme médiatisée, ils dénoncent à l’envie l’orientation des enseignements qu’ils ont reçus. Certains militent même sur leur campus pour éviter que des groupes de luxe s’y implantent géographiquement et diffusent par capillarité voire même en intervenant dans des cours ou des chaires les valeurs de dissymétries sociales qu’ils revendiquent. Les prises de position de ces étudiants de grandes écoles sont accueillies  avec curiosité, condescendance ou avec admiration, par exemple celle d’Antonio Guterres  dirigeant de l’ONU qui les incite à refuser de prendre des emplois qui abiment la planète.

 

Ces prises de paroles induisent plusieurs questions

 

1) la capacité de ces dits systèmes d’enseignement de produire dans le même temps une transmission de savoirs conformes et la capacité de les critiquer. Si les écoles sont assez traditionnelles force est de constater leur ouverture à des idées hétérodoxes et marginales dans les sphères dirigeantes en place.

2) la question du rôle de ces jeunes protestataires dans une nouvelle société qui peine à se construire. Pourquoi un tel écho est fait à ces jeunes qui n’ont ni travaillé ni exercé de responsabilités alors que des groupes entiers d’experts du Giec, des partis politiques ayant pignon sur rue ou des militants s’époumonent en vain ? Est-ce parce que ce sont les enfants de nos dirigeants qui s’expriment et que cela leur cause une certaine émotion ?

3) la conjonction de ces prises de parole publique avec les refus d’une classe moyenne étudiante de servir la machine éducative dans des emplois sous-payés et dénigrés par exemple dans l’éducation nationale produit des rapprochements inédits voire même inquiétants, car si ceux auxquels sont promis les postes de commandes émettent des doutes, qui tiendra en bon ordre l’organisation sociale ?

4) l’orientation d’une société qui intègre la question éthique au cœur du savoir est enfin posée.  Cette orientation fait pressentir des arbitrages et des équilibres nouveaux et peut-être non maîtrisables.

Je pose l’hypothèse que ces faits sociaux sont révélateurs des tensions axiologiques à l’œuvre dans le système éducatif. Nos sociétés sont traversées par des questions identitaires, territoriales, sociétales, écologiques, au cœur des écoles. Les axes du contrat entre les apprenants leur famille les administrations et les enseignants étaient basés sur l’alliance du progrès, des technologies, de la croissance qui devaient apporter de la qualité de vie à tous. L’apprenant cherchait à obtenir la meilleure place pour se lancer dans une carrière dont il pouvait espérer que par le pouvoir d’action conféré, ses actions profiteraient à tous. Il n’en est rien. L’alliance de la carrière individuelle et du développement de l’organisation et de la société a du plomb dans l’aile.

Le sentiment de richesse toujours relatif est décorrélé de celui de réussir sa vie. Les impacts sur le vivant et la certitude du biocide en cours changent la façon d’appréhender les trajectoires. A quoi bon diriger semblent dire les jeunes rebelles si c’est pour régner sur des champs de ruines.

Il semble que ces jeunes promis aux meilleurs destins imitent d’autres couches sociales qui ont enclenché le mouvement de refus bien avant elles. D’autres étudiants refusent le statut d’enseignants, les techniciens supérieurs ne se précipitent pas vers les gros employeurs traditionnels des secteurs de l’énergie ou des services, et les ouvriers et employés moins qualifiés ne bondissent pas vers des emplois de la restauration ou du transport de personnes.

Dans le même temps, les entreprises enchérissent sur la marque employeur et argumentent sur la qualité des carrières et le bien vivre que procure l’expérience entrepreneuriale qu’ils proposent. Mais, il semble que l’argument échoue à attirer les nouveaux talents. Se dessine une conscience que le travail doit trouver sa place dans la vie plutôt que la vie dans le travail.

Les choix des jeunes générations oscillent entre abdiquer, c’est à dire entrer dans la machine productive massivement coupable de négligences envers l’écosystème naturel en se faisant payer des ponts d’or, partir et tenter d’inventer de nouveaux modèles économiques ESS, économie de la fonctionnalité et de la coopération nouveaux modèles agricoles (choix des ingénieurs  agro partant dans un département très rural pour tester leurs idées),  ou bien fournir leurs armes pour combattre de l’intérieur (intention annoncées de jeunes ingénieurs).

Les esprits taquins se rappelleront que c’est au moment même où les étudiants contestaient en mai 68 le modèle de consommation de masse, que celui-ci a vigoureusement pris de l’ampleur. Cela se passera-t-il ainsi cette fois? Les étudiants annoncent-ils le grand renoncement à toutes aspirations collectives de transition ? Et de la même façon que les contestataires de 68 ont pris le pouvoir dans la politique, les médias ou la culture, verra-t-on des carrières se dessiner dans les métiers d’avenir, les techs, l’agro-alimentaire, l’éducation et bien sûr la politique ? Ces étudiants seront-ils rattrapés par la voie tracée de leur classe sociale qui les assignent à résider dans la plus grande conformité ? L’histoire est farceuse, elle nous le dira bien assez tôt.

 

Denis Cristol

 

Sources

 

Ouest France. Formée à HEC, elle profite de sa remise de diplôme pour alerter sur l’urgence climatique  

 

RFI Climat: le discours étonnant d’un ingénieur français fraîchement diplômé

 

AOC De la désertion des étudiants diplômés 

 

Ouest France. « La technique ne nous sauvera pas ! » Diplômés de Polytechnique, ils alertent sur le climat 

 

Le Figaro. Les grandes écoles face aux revendications de la génération

 

Novethic. Antonio Guterres de l’ONU exhorte les étudiants à ne pas travailler pour les destructeurs du climat