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Bauhaus Européen : un projet fédérateur, responsable et interculturel

Que nous a appris le mouvement artistique Bauhaus fondé en 1919 par Walter Gropius à Weimar en Allemagne ? L’un des enseignements est qu’on change profondément les choses et les idées en temps de crise. Ne pas avoir peur d’une remise en question de l’existant, tester, expérimenter, travailler sous mode collaboratif pour casser des codes et générer de l’innovation. Sans le savoir Walter Gropius était déjà en avance sur son temps et préfigurait d’un esprit « lean startup » fait d’agilité et de flexibilité.

L’architecture a été profondément marquée par le mouvement Bauhaus. Un nouveau style est sorti de terre où mobiliers, objets, bâtiments ont pris une nouvelle dimension fonctionnelle. Aujourd’hui, un siècle plus tard, sommes-nous en route vers un nouveau Bauhaus européen pour un vivre-ensemble durable !

Intelligence collective et espace public

Le nouveau Bauhaus européen, annoncé par la Commission Européenne, est un projet européen fédérateur qui réunit les meilleurs experts pour construire un cadre de vie répondant aux attentes de la société. L’objectif est d’associer style et durabilité. Pour y parvenir, l’Europe a besoin d’un large engagement des acteurs publics et privés au sein d’un écosystème qui facilite l’innovation et la créativité. Un projet interdisciplinaire où des scientifiques, des architectes, des concepteurs, des artistes, des planificateurs et des représentants de la société civile se retrouvent pour créer des espaces expérimentaux. Ainsi, l’art, la culture, la science et la technologie pourront explorer, imaginer, essayer et démontrer de nouvelles solutions qui contribuent au développement durable de nouveaux marchés pilotes.

L’intérêt d’un tel projet réside surtout dans la possibilité offerte de mettre en avant un espace public européen. Les historiens considèrent que cet espace a toujours plus ou moins existé en Europe depuis le Moyen Âge, représenté par les réseaux de communication des savants, des hommes d’Église, des artistes, des lettrés, des diplomates. Espace de communication transnationale, il portait sur des sujets relevant des intérêts communs et soumis à la discussion de tous. La « république des lettres » serait ainsi la première forme de l’espace public européen.  Aujourd’hui, on ne peut donc que saluer l’initiative des institutions, soit un « volontarisme institutionnaliste » ,sans lequel cet espace public sur des questions plus larges comme l’environnement ne pourrait voir le jour.

Prise de conscience sur la dimension climatique

L’architecture doit renouer avec sa dimension météorologique. Les bâtiments sont aujourd’hui responsables de 39% des émissions de gaz à effet de serre. Il est désormais impératif d’assurer une meilleure isolation thermique pour voir émerger des bâtiments zéro-émission, d’utiliser des matériaux à faible empreinte carbone, mais aussi de repenser la forme des villes. Au Japon, l’architecte Kengo Kuma a montré qu’il est possible de ramener la nature en ville avec le projet emblématique du nouveau stade de Tokyo qu’il a conçu à l’occasion des Jeux Olympiques d’été. Il a multiplié des jardins suspendus sur les parois de l’enceinte faite d’acier et de bois. Travaillant partout dans le monde avec du chêne, du bambou ou du cèdre, il s’efforce de créer des bâtiments très aériens, souvent inspirés d’anciens temples japonais, encourageant une circulation de l’air et de la lumière.

Selon Philippe Rahm, les architectes ont l’occasion unique de parler un nouveau langage, d’intégrer les données climatiques non comme des contraintes, mais comme l’occasion de générer une nouvelle esthétique. Alors que l’acier avait généré l’ère des gratte-ciels, le béton celle de l’architecture moderne, le climat peut amorcer une architecture durable et dessiner l’esthétique du XXIème siècle. Le projet du Bauhaus Européen s’inscrit dans cette philosophie.

Ouverture et échanges interculturels

Le Bauhaus Européen a pour vocation à devenir une référence à l’échelle mondiale, car l’architecture, la culture, les arts n’ont pas de frontières. Le projet n’en reste pas moins à l’écoute d’autres influences culturelles et s’inspire des nombreuses réflexions, travaux et réalisations en Asie ou en Amérique. Symbole d’ouverture et d’échanges interculturels, des architectes du monde entier se rencontrent chaque année pour le « Global Award for Sustainable Architecture ». Ce prix est l’occasion pour eux de donner leurs visions d’un monde où homme et nature cohabitent, d’une architecture durable comme étant du « bon sens ».

Il y a huit ans, lors de l’édition 2013, un cabinet Nord-Américain (Texas) et un cabinet Sud-Américain (Équateur), ont particulièrement attiré l’attention avec leur approche architecturale teintée de sens et d’intelligence collective pour réduire l’empreinte écologique. Pour le premier, le projet consistait à réutiliser des bâtiments abandonnés et recycler des matériaux encore bons pour le service tels que des anciens oléoducs. Les membres du second cabinet, des jeunes trentenaires équatoriens, avaient confessé que plutôt que de « se plaindre » sur des projets complexes aux budgets limités, ils tentaient de trouver des solutions certifiés « bon sens » et que « l’architecture, ce ne sont pas des images virtuelles mais des gens réels. »

Ces exemples montrent qu’il faut savoir apprécier la diversité comme une occasion d’apprendre les uns des autres. Alors qu’il est encore difficile d’avoir une gouvernance mondiale sur des questions centrales comme l’environnement, un projet modeste comme le Bauhaus Européen, initié par les politiques et relayés par la société civile, a au moins le mérite de laisser une empreinte durable et accessible à tous citoyens du monde. Voir l’esprit de son mouvement se prolonger d’un siècle supplémentaire n’aurait assurément pas déplu à son fondateur, Walter Gropius.

Eric Le Tallec

Références
Magdalena DROSTE (2015), Bauhaus, Editions TASCHEN
Ludger SCHWARTE (Auteur), Olivier MANNONI (Traduction) (2019), Philosophie de l’architecture – Broché
Philippe Rahm, Le jardin météorologique et autres contes  (2019)  et Ecrits Climatiques (2020), Broché
Commission Européenne (Janvier 2021) – New European Bauhaus – https://europa.eu/new-european-bauhaus/index_fr

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