Articles

Tiers lieux : à la rencontre de l’action publique et de l’action privée

Bien souvent les habitants sont considérés comme les « cibles » des politiques publiques. Rappelons qu’une cible c’est « ce qui est visé lors d’une attaque ». Parfois le raisonnement militaire est doublé d’un raisonnement marketing et les cibles sont alors segmentées jusqu’aux non-usagers c’est-à-dire aux habitants incapables de faire valoir leur droit : les invisibles. Les exclus finissent par être perdus de vue des radars. « L’intention sur autrui » est un travers des politiques publiques qui considèrent l’autre comme un mineur auquel il s’agit d’apporter des services, de l’aide ou de la protection. C’est à la fois confortable et infantilisant. Confortable, quand, sans le demander chacun obtient des services. Infantilisant, car tel décideur politique vient vite à stigmatiser un individu en lui indiquant par exemple qu’il n’a qu’à traverser la rue pour trouver du travail, faisant fi de la vie de l’individu, de ses aspirations et de ses engagements sociaux. Ne pas suivre le conseil équivalant rapidement à un jugement moral du type le chômage est de la responsabilité de cet individu récalcitrant refusant l’aide offerte, ou bien version plus douce, mais tout aussi délétère « nous n’avons pas su faire preuve de pédagogie pour expliquer notre politique ». Le recours à « l’argument pédagogique » étant au passage le témoignage d’une confusion entre propagande et pédagogie. La pédagogie laisse l’individu libre d’agir et de développer son potentiel. Le faux message de contrition d’un ministre, d’un médecin, d’un décideur politique expliquant qu’il a manqué de pédagogie continue de le mettre en posture haute de l’action. Cela continue aussi à agacer les pédagogues qui savent que le mouvement juste n’est pas forcé mais accompagné.

Et si les tiers lieux étaient une opportunité de proposer une autre pédagogie politique ?

Les tiers lieux sont emblématiques de la façon dont les pouvoirs publics appréhendent les territoires et renouvellent leur façon d’appréhender les populations, en partant un peu plus des initiatives d’individus moteurs (culturels créatifs, militants, entrepreneurs passionnés etc.). Les pouvoirs publics prendraient plus en considération un phénomène de vitalisation des espaces en proximité nommés « tiers lieux ». Dans un pays comme la France, il y aurait 1800 tiers lieux recensés en 2018. Pour le coup, les tiers lieux offrent un espace pédagogique d’expérimentation incomparable. Ils sont faiblement définis, protéiformes, « hors programme », assez insaisissables et nécessitent une invention locale pour s’inscrire dans un tissu social. L’une de leur caractéristique pourrait bien être la dimension communautaire, la forte envie d’entreprendre, d’innover et in fine d’apprendre ensemble parce que mon voisin, la cause ou le lieu mis en avant ont du sens. Tout se passe comme si cet objet mal défini était une occasion de dialogue de proximité mêlant intérêt public et privé, obligeant à reconsidérer les certitudes pour faire face à l’énergie de collectifs qui entendent s’exprimer. Voilà une forme de pédagogie où  l’engagement peut se créer au service de l’intérêt général, plutôt qu’une injonction enrobée à faire ce qui est attendu.

L’état Français observe le phénomène et l’accompagne, certains diront timidement au regard des enjeux de cohésion sociale et de lutte contre la paupérisation des territoires ruraux ou enclavés dans le but de :

  • Favoriser le maillage le plus fin possible des territoires en tiers-lieux ;
  • Donner les moyens aux tiers-lieux de diversifier leurs revenus en développant des services d’intérêt général déclinés en fonction des besoins des territoires ;
  • Faciliter la professionnalisation et l’organisation des réseaux de tiers-lieux ;
  • Impliquer des partenaires publics et privés autour de ce programme en proposant un cadre d’intervention commun et des outils mutualisés.

Le raisonnement qui sous-tend cet appui pourrait être « puisque les politiques publiques achoppent à créer du lien social et de la valeur commune sur les territoires, laissons les initiatives grandir, accompagnons les porteurs de projets qui sauront mieux porter des enjeux locaux, plutôt qu’une politique globale, décidée de façon centralisée qui finit par se déployer de façon complétement désincarnée ».

Le moteur de cette dynamique est « d’apprendre ensemble », c’est au cœur des « territoires apprenants », territoire de projet plutôt que seulement territoires dotés de ressources. Il y a là matière à promouvoir de nombreuses manières de favoriser cet apprendre, entreprendre et innover ensemble en promouvant les cercles d’apprentissage et de dialogue, les communautés apprenantes, les savoir faire des facilitateurs en intelligence collective, les réseaux d’échange de savoir, les formes de recherche interdisciplinaires, les projets collaboratifs, l’écriture collaborative, les festivals de l’apprendre.

Mettons de l’énergie et des budgets dans cette direction nous récolterons collectivement des communs, commençons par activer les friches industrielles, postales, militaires, agricoles. Tous les espaces délaissés peuvent devenir les pistes d’envol d’idées et de groupes régénérateurs des territoires.

 Denis Cristol

Références

Territoire.gouv Tiers lieux: https://www.cohesion-territoires.gouv.fr/tiers-lieux

Faire ensemble pour mieux vivre ensemble. Mission coworking territoire: Https://www.vie-publique.fr/rapport/37656-faire-ensemble-pour-mieux-vivre-ensemble-mission-coworking-territoires

Festival de l’apprendre. Les tiers lieux faire ensemble pour apprendre ensemble: https://www.festivaldelapprendre.fr/pro-les-tiers-lieux-faire-ensemble-pour-apprendre-ensemble/

Les territoires apprenants : une approche écologique de la formation (Denis Cristol, 2/2) – Centre Inffo (centre-inffo.fr)