Passer d’une économie linéaire (produire, consommer, jeter) à une économie circulaire (EC), fondée sur la réutilisation et l’optimisation des ressources, est souvent présenté comme une évidence. Pourtant, cette transition est loin d’être automatique. Elle implique une transformation en profondeur de notre système économique : revoir la manière dont on conçoit les produits, dont on utilise les ressources, et dont les entreprises interagissent entre elles (Arfaoui et al 2022). En d’autres termes, c’est un changement de paradigme, qui touche à la fois la technologie, l’organisation et les modèles économiques (Korhonen et al., 2018). Dans ce contexte, les solutions techniques jouent un rôle déterminant. Sans innovations adaptées, il est tout simplement impossible d’imaginer des produits durables, des processus économes en ressources ou des cycles de vie réellement circulaires. L’innovation devient alors le moteur principal de cette transition. Mais toutes les innovations ne se valent pas.
Une enquête au cœur de l’industrie chimique
Pour mieux comprendre ce lien, nous avons mené une étude originale a été auprès de 1 000 entreprises de l’industrie chimique en France (Arfaoui et al. 2023). Ce secteur est stratégique : il fournit des intrants essentiels à de nombreuses autres industries et influence donc largement leur empreinte environnementale. Dans le cadre du European Green Deal, l’industrie chimique est d’ailleurs considérée comme un acteur clé de la transition vers l’économie circulaire, notamment en raison de son rôle dans la gestion des matériaux et des substances. En raison d’une absence de consensus sur la définition de l’EC , l’étude s’appuie sur la taxonomie développée par la Commission européenne dans l’enquête Flash Eurobaromètre qui distinguent cinq grandes pratiques de l’économie circulaire : réduire les déchets (recyclage, revente), diminuer la consommation d’énergie, optimiser l’usage de l’eau, repenser la conception des produits, et utiliser des énergies renouvelables. Cette définition empirique des pratiques d’EC proposée par le Flash Eurobaromètre 441 est conforme aux principales dimensions de la définition dans la littérature sur l’EC. Les cinq activités reflètent les définitions cohérentes et acceptées fournies par plusieurs chercheurs. Par exemple, Geissdoerfer et al. (2017) considèrent que les pratiques circulaires incluent la conception durable, la réparation, la réutilisation, la refabrication, le recyclage et la remise à neuf. Ghisellini et al. (2016) soutiennent le principe des 3R : Réduire, Réutiliser et Recycler. Le cadre des 6-R de Jawahir et Bradley (2016) est constitué de Reduce, Redesign, Recycle, Recover, Reuse, and Remanufacture (Réduire, Reconcevoir, Recycler, Récupérer, Réutiliser et Refabriquer).
Pas de stratégie unique pour réussir la transition circulaire
Le premier résultat de notre enquête souligne qu’il n’existe pas une seule “bonne” stratégie d’innovation pour devenir circulaire. En effet, nos résultats montrent que chaque type de pratique d’EC a des moteurs spécifiques en matière de stratégie d’innovation, qui varient d’une pratique à l’autre. Cela implique que l’importance de la stratégie d’innovation diffère d’une pratique d’EC à l’autre. En effet, l’innovation de produit, souvent mise en avant, a en réalité un impact limité. Elle ne joue un rôle significatif que pour l’adoption des énergies renouvelables. L’innovation de processus (changer la manière de produire) est beaucoup plus déterminante : elle favorise la réduction des déchets et l’éco-conception. L’innovation frugale faire mieux avec moins apparaît particulièrement efficace sur l’ensemble des pratiques de circularité. Elle stimule plusieurs pratiques à la fois, notamment les économies d’énergie et d’eau. Autre résultat inattendu : l’innovation organisationnelle (collaboration, nouveaux modes de gestion) n’a pas d’effet direct significatif dans cette étude, contrairement à ce que suggèrent certains travaux.
L’importance d’être un “innovateur complexe”
L’étude met également en évidence un facteur décisif : le profil des entreprises. Les entreprises les plus performantes en matière d’économie circulaire ne sont pas celles qui innovent ponctuellement, mais celles qui combinent plusieurs formes d’innovation. On parle alors d’innovateurs complexes. Ces entreprises sont capables de mobiliser des compétences technologiques avancées, repenser leurs produits et leurs processus mais également d’interagir étroitement avec leurs partenaires et clients. À l’inverse, les entreprises qui innovent de manière isolée ou limitée ont peu d’impact sur la transition circulaire.
Recommandations politiques et managériales
Sur le plan des politiques publiques, les résultats plaident pour une approche différenciée des instruments de soutien à l’économie circulaire, adaptée aux types de pratiques visées. Les politiques d’innovation devraient davantage encourager l’innovation de processus, l’innovation frugale et les transformations des modèles d’affaires, plutôt que de se concentrer exclusivement sur l’innovation de produit. Du point de vue managérial, l’étude souligne l’importance de stratégies d’innovation combinées et de capacités internes solides pour engager des trajectoires de circularité. Les entreprises ont intérêt à développer des innovations complexes, intégrant processus, usages et modèles d’affaires, afin de maximiser les bénéfices environnementaux et économiques de l’économie circulaire. Elle met également en évidence le potentiel stratégique de l’innovation frugale comme levier opérationnel de transition.
Références
Arfaoui, N , Le Bas, C , Vernier, MF, VO, LC (2023). Innovation Strategies and Implementation of Various Circular Economy Practices: Findings from an Empirical Study in France. Journal of Innovation Economics & Management, 42, 149-183.
Arfaoui, N, Le Bas, C, Vernier, MF, Vo, LC (2022). How do governance arrangements matter in the circular economy? Lessons from five methanation projects based on the social ecological system framework. Ecological Economics, 197, 107414.
Geissdoerfer, M., Savaget, P., Bocken, N. M., et Hultink, E. J. (2017). The circular economy–a new sustainability paradigm? Journal of Cleaner Production, 143, 757-768.
Ghisellini, P., Cialani, C., et Ulgiati, S. (2016). A review on circular economy: the expected transition to a balanced interplay of environmental and economic systems. Journal of Cleaner production, 114, 11-32.
Jawahir, I. S., et Bradley, R. (2016). Technological elements of circular economy and the principles of 6R-based closed-loop material flow in sustainable manufacturing. Procedia CIRP, 40, 103-108.

