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Changement climatique et risque d’inondation : les Solutions Fondées sur la Nature (SFN) sont-elles plus efficaces ?

Face au changement climatique, les pouvoir publics s’orientent de plus en plus vers la mise en place des Solutions Fondées sur la Nature (SFN).  Les SFN ont été proposées en 2008 par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature pour renforcer la résilience et la durabilité des systèmes socio-écologiques face aux changements climatiques. Très rapidement ce concept a été repris et promu par la Commission européenne (CE) dans son agenda politique et son programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 pour répondre à de multiples enjeux du développement durable. Selon la CE, les SFN sont  » solutions that are inspired and supported by nature, which are cost-effective, simultaneously provide environmental, social and economic benefits, and help build resilience ». En d’autres termes, les SFN représentent des solutions utilisant les fonctions écologiques pour faire face aux risques naturels tout en répondant, simultanément à des défis environnementaux, sociaux et économiques. Par exemple, les SFN peuvent représenter un levier important pour atténuer les risques d’inondation tout en améliorant la biodiversité, et en offrant des activités récréatives et des emplois.

Toutefois, même si ces solutions multifonctionnelles, sont de plus en plus envisagées comme des mesures pertinentes de protection contre les risques naturels, leur implémentation est souvent compliquée. Des études soulignent que la mise en œuvre des SFN est particulièrement entravée par la difficulté d’évaluer leur valeur économique. A cet égard, il est intéressant de noter que l’avantage économique des SFN est généralement avancé, comme dans la définition de la CE, sans preuves pour soutenir cette hypothèse.  Or, en tant que solutions pour prévenir le risque les pouvoirs publics ont besoin d’une évaluation précise de leur efficience économique. En effet, dans une conjoncture de contrainte budgétaire sévère, ces informations sont essentielles pour les décideurs politiques afin de hiérarchiser et justifier les investissements publics. En France, l’analyse coût-bénéfice (ACB) est utilisée de manière systématique pour tout projet de prévention des inondations dont les montants d’investissement public dépassent 2 millions d’euros. Cependant, l’application de ce type d’analyse aux SFN semble compliquée car contrairement aux solutions de génie civil, les SFN offrent des bénéfices sociétaux et environnementaux (i.e. amélioration de la biodiversité et de la diversité des espèces, services récréatifs, eco-tourism, emploi..) en plus de la réduction du risque. Ces bénéfices supplémentaires appelés « co-bénéfices » peuvent avoir des valeurs de non usage qui ne détiennent pas de valeur de marché en raison de leurs caractéristiques de bien public et environnemental. Dans un tel contexte, la commission européenne a promu dans ses programmes de recherche et d’innovation Horizon 2020 l’étude et l’évaluation économique des SFN. C’est dans cette perspective qu’évolue le projet H2020 NAIAD dans lequel s’inscrit nos travaux (Arfaoui et al 2022, Lecoent et al 2021). A partir de l’étude du bassin versant de la Brague qui représente l’un des neuf sites d’études du projet, nous avons analysé l’efficacité économique des alternatives écologiques dans la gestion des risques d’inondation. Ce bassin versant, situé dans les Alpes Maritimes, est fortement marqué par des « épisodes de pluies extrêmes appelés pluies méditerranéennes » provoquant des inondations coûteuses et mortelles. Par exemple, l’épisode d’octobre 2015 a causé des dommages estimés à près de 600 millions d’euros faisant plus de 20 morts. Les crues de novembre 2019 dans la région ont à nouveau montré la vulnérabilité de ces territoires aux inondations. Dans ces conditions, les autorités publiques locales prévoient de plus en plus de mettre en œuvre des SFN (réhabilitation du lit de la rivière, des zones humides et de la ripisylve), comme alternatives aux mesures de génie civil (récupération des infrastructures routières, barrages de rétention) afin d’atténuer les risques d’inondation.

Notre étude nous a permis de mettre en exergue que le coût de la mise en œuvre et de la maintenance des solutions de génie civile est plus élevé que le coût des SFN. En effet, pour le même niveau de dommages évités, les solutions SFN sont 63% moins coûteuses que les solutions de génie civile. Concernant les bénéfices, nos estimations montrent que les bénéfices en matière de protection contre les inondations sont comparables avec des dommages évités estimés à 0,5 M€/an. Néanmoins nous observons que les bénéfices ne permettent pas à eux seuls de couvrir l’ensemble des couts. Ce sont les co-bénéfices (activités créatives, emplois…) qui représentent la plus grande part des bénéfices générés par les SFN (68 M€/an).  Au total, notre analyse met en évidence que les SFN présentent des bénéfices supérieurs au coûts avec un ratio couts-bénéfices supérieur à 1 et une efficacité économique beaucoup plus élevée que celle des stratégies de génie civile.

Toutefois, ces résultats doivent être considérés avec précaution compte tenu des limites inhérentes à toute évaluation économique comportant des variables écologiques. Tout d’abord, la multiplicité des modèles nécessaires à l’estimation des différents coûts et bénéfices augmente leur incertitude globale. Aussi, il semble important d’analyser l’ampleur des coûts et des bénéfices plutôt que les valeurs précises que nous avons présentées. De plus, l’analyse monétaire a fait l’objet de vifs débats notamment en économie écologique. L’une des principales critiques qui émerge de ces débats est de vouloir tout réduire à une métrique monétaire, là où des bénéfices sociaux, ne peuvent s’exprimer monétairement, mais relèvent d’autres registres lexicaux, voire moraux. Dès lors, des travaux soulignent la nécessité de considérer un ensemble hétérogène de données et d’informations provenant d’analyse pluridisciplinaire. Ils appellent alors à la mise en place d’analyse décisionnelle multicritères articulant aux critères économiques, d’autres critères socio-psychologiques et écologiques.

Nabila Arfaoui

Références

Arfaoui, N., Le Bas, C., Vernier, M. F., & Vo, L. C. (2022). How do governance arrangements matter in the circular economy? Lessons from five methanation projects based on the social-ecological system framework. Ecological Economics197, 107414.

Le Coent, P., Graveline, N., Altamirano, M. A., Arfaoui, N., Benitez-Avila, C., Biffin, T., … & Piton, G. (2021). Is-it worth investing in NBS aiming at reducing water risks? Insights from the economic assessment of three European case studies. Nature-Based Solutions1, 100002.