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Chiffres et décision : la part des pairs

La Section 06 « Sciences de Gestion et du Management » du Conseil National des Universités (CNU) a publié un ouvrage collectif visant à apporter un éclairage sur les débats actuels autour de la gouvernance du système universitaire et, plus généralement, à aborder un certain nombre de questionnements qui traversent la discipline. Parmi ces questionnements figure l’évaluation scientifique des enseignants-chercheurs.

Le milieu universitaire français a connu et connait actuellement plusieurs réformes (par exemple, la loi d’autonomie des universités ou la loi de programmation de la recherche). Elles tendent à faire évoluer non seulement le statut des enseignants-chercheurs et leurs perspectives de carrière, mais aussi le contenu même de leurs activités et leurs conditions de travail. L’évaluation des enseignants-chercheurs apparaît au cœur des évolutions connues par la profession. Dans ce cadre, l’objectif du chapitre est de questionner d’abord le pouvoir performatif des chiffres et des évaluations quantitatives (le chiffre en tant que créateur de réalité) et, ensuite, le contrôle que peut exercer le chiffre sur l’évalué.

Le rôle du chiffre dans la société

En effet, la production et la communication de chiffres relèvent de ce que l’on appelle la quantification et cette quantification est dotée d’une capacité performative, c’est-à-dire qu’elle ne décrit pas seulement les choses, elle participe aussi à leur transformation.

Aucun secteur qu’il soit privé, public, marchand ou non marchant n’échappe aujourd’hui aux pratiques de chiffrage. Quelles sont les raisons de la généralisation de telles pratiques ?

Les chiffres inspirent la confiance car ils sont en apparence objectifs et fiables de sorte que rare sont ceux qui questionnent la manière dont ils sont construits. Pourtant, loin d’être objectifs et neutres, les chiffres sont en réalité porteurs de l’intention de ceux qui les construisent. En cherchant à réduire les enseignants-chercheurs à la seule chose qui est visible, c’est-à-dire ce qui est quantifiable, il y a donc en réalité l’idée de vouloir mieux les contrôler et ce alors même que la liberté d’initiative, de recherche et d’esprit caractérisent normalement la profession.

Il ne faut pour autant pas tuer le chiffre. Le chiffre n’est en effet ni bon ni mauvais en soi et il est tout à fait possible d’en faire une utilisation raisonnable. Il reste un élément incontournable du processus d’évaluation, particulièrement dans le cas d’évaluation dite de « masse ». Les craintes que nous exprimons sont liées à l’intensité de son usage et à sa trop grande importance au sein des processus d’évaluation. Autrement dit, si les chiffres rassurent et aident à la décision qui revient normalement aux pairs, ils ne peuvent pas faire à eux seuls la décision !

Une utilisation « raisonnable » du chiffre par le CNU 06

Chaque section du CNU organise sa session et qualifie – ou non – les dossiers en fonction de critères propres à la discipline. Pour la section 06, les critères portent sur l’ensemble des volets qui font la richesse et la complexité du métier d’enseignant-chercheur en Sciences de Gestion et du Management : la production scientifique (articles publiés, communications en conférences, ouvrages et chapitres d’ouvrages, rapports d’activités, cas pédagogiques, articles à rayonnement socio-économique, etc.), l’activité pédagogique et l’engagement collectif national et local, institutionnel et scientifique. Les critères qui supportent la décision de qualifier ou de ne pas qualifier un candidat vont au-delà de l’analyse et de la relecture de la thèse ainsi que des rapports de soutenance, même si ces éléments sont examinés avec attention. Les pairs, réunis lors de la session de qualification, discutent chaque dossier et développent des arguments favorables ou défavorables à partir d’éléments chiffrés, mais pas seulement. Ainsi, la contribution à une conversation académique inscrite en Sciences de Gestion et du Management mais aussi l’engagement au sein de société savante de référence sont des éléments qualitatifs considérés. Conscients des dangers du seul usage du chiffre pour l’évaluation des enseignants-chercheurs, le CNU 06 a à cœur de conserver une démarche où le qualitatif joue un rôle important. Cette évaluation qualitative est essentielle pour rendre compte d’éléments qui sont les fondements même du métier d’enseignants-chercheurs tels que la vocation critique et la capacité à transmettre et créer des connaissances. Ainsi, la section 06 du CNU est composée de 48 pairs (96 si l’on compte les suppléants), qui discutent, débattent et évaluent les dossiers, avec comme buts et projets l’intégrité de la discipline et la qualité de la recherche et de l’enseignement des Sciences de Gestion et du Management au sein de l’université française.

Aude Deville et Emmanuelle Nègre