Les records de chaleur enregistrés en 2026 nous rappellent que la chaleur et dans sa forme la plus sévère la canicule est notre nouvelle normalité. Dans ce contexte, plus de quatre-vingt-dix scientifiques et économistes ont publié une tribune appelant à une loi d’urgence climatique afin d’accélérer la sortie des énergies fossiles. Leur constat est sans appel : les connaissances scientifiques sont aujourd’hui suffisamment solides pour justifier des transformations profondes de notre système énergétique.
Cette actualité pose une question centrale pour les sciences de gestion : comment transformer un secteur économique aussi puissant et structuré et reposant sur une industrie lourde que celui des énergies fossiles ? L’innovation étant avant tout un processus complexe et multidimensionnel, elle transforme progressivement les organisations, les marchés et les institutions, même lorsqu’elle est dite radicale. Cela est d’autant plus vrai lorsque cette innovation est de type industrielle. La voiture électrique est, par exemple, annoncée depuis plus de 30 ans.
L’innovation n’est pas une vision du futur
Pendant longtemps, l’innovation a été associée à l’image de l’inventeur ou de l’entrepreneur visionnaire. Les travaux de Joseph Schumpeter avaient déjà montré que les innovations bouleversent les équilibres économiques en provoquant une « destruction créatrice ». Les recherches contemporaines montrent que cette vision est incomplète. Une innovation ne devient réellement transformative que lorsqu’elle est adoptée par de nombreux acteurs, soutenue par des réglementations adaptées, acceptée par les usagers et intégrée dans les pratiques professionnelles. Autrement dit, une innovation n’est jamais uniquement technique : elle est aussi économique, sociale, politique et culturelle. Il ne suffit pas d’inventer une nouvelle technologie pour faire disparaître les anciennes.
Petit détour par la théorie des transitions sociotechniques de Geels (2002)
Frank Geels propose la théorie des transitions sociotechniques pour montrer comment se développe l’innovation. Il décrit un système à trois niveaux dans lequel les relations entre les acteurs sont à la fois horizontales et verticales, bidirectionnelles, et fonctionnent par boucles de rétroaction. Le niveau micro est celui de la niche, le laboratoire où s’expérimente l’innovation radicale. Le niveau méso est celui du régime sociotechnique, qui joue un rôle de stabilité et donc de résistance. Il correspond aux infrastructures, aux normes, aux réglementations, ainsi qu’aux pratiques et routines des acteurs. Le niveau macro, enfin, est celui du paysage sociotechnique, l’environnement dans lequel l’innovation naît et se déploie, du réchauffement climatique aux tensions géopolitiques, en passant par les grandes tendances économiques, sociales et culturelles.
L’apport du modèle de Geels est de montrer qu’une transition ne résulte jamais d’une seule innovation technologique : elle apparaît lorsque les trois niveaux entrent en interaction. Les pressions exercées par le paysage fragilisent le régime dominant, tandis que les innovations développées dans les niches deviennent suffisamment matures pour proposer une alternative crédible, à la fois technologique, sociale et économique. Les épisodes climatiques extrêmes que nous connaissons aujourd’hui illustrent cette dynamique. Les vagues de chaleur répétées ne constituent pas seulement un problème environnemental. Elles modifient aussi les attentes des citoyens, les priorités des gouvernements et les stratégies des entreprises et exercent une pression croissante sur notre modèle énergétique fondé sur les énergies fossiles. Plus que toute autre pression vécue à ce jour par l’espèce humaine et par ses cultures sociotechniques, le réchauffement climatique a ceci de particulier qu’il s’exerce à l’échelle globale, et non plus seulement régionale, sur une population et une « socioculture » particulière.
Quand l’organisation transforme son environnement
La Synthèse Évolutionnaire Étendue (Laland et Coll., 2015) permet d’aller plus loin en mobilisant le concept d’ontogenèse (Gottlieb, 1992). Ce terme, emprunté à la biologie, désigne le développement continu d’un organisme au cours de sa vie. Transposé aux sciences de gestion, il invite à considérer les organisations non pas comme de simples sujets de leur environnement, mais comme des actrices de sa transformation. Par exemple, une entreprise qui investit dans les énergies renouvelables développe de nouveaux savoir-faire. Elle ne se contente pas de répondre économiquement aux contraintes du marché, elle contribue aussi à créer de nouvelles manières de produire, de nouvelles pratiques, et donc de nouvelles « règles du jeu ». Elle influence ses fournisseurs, ses partenaires, ses clients, les compétences recherchées sur le marché du travail, et parfois même les politiques publiques. Autrement dit, l’innovation est un processus de coévolution. L’organisation évolue parce que son environnement change, mais l’environnement évolue également parce que l’organisation innove. Les causes humaines du réchauffement climatique en sont une preuve évidente.
Construire de nouvelles niches pour transformer le système
Ce cadre théorique montre que les transitions ne commencent jamais par le remplacement immédiat du système dominant. Elles débutent dans l’espace protégé de la niche, où de nouvelles pratiques s’expérimentent sans subir tout de suite la concurrence des technologies et pratiques établies. Il met aussi en lumière le pouvoir de résistance qui s’exerce au niveau méso, notamment dans des secteurs comme les énergies fossiles ou l’agroalimentaire. Les niches n’en favorisent pas moins l’accumulation des connaissances, la réduction des coûts, l’acceptation de nouvelles normes sociales par les acteurs et, in fine, l’attraction des investissements.
La perception des effets du réchauffement climatique semble toutefois introduire une contrainte supplémentaire, qui vient « contrarier » l’ontogenèse de l’organisation innovante en termes de changement et d’adaptation et la coconstruction de niche. Cognitivement, nous peinons à nous représenter ses effets qui s’inscrivent dans un futur lointain, dépassant la génération, voire la durée de vie des individus. Le concept d’ontogenèse, en écho à la théorie de Geels nous rappelle que si les organismes « expérimentent » leur niche, ils participent également à sa construction mais les changements de comportement (puis leur traduction institutionnelle si nous pensons l’organisation et non plus l’organisme) se jouent, eux, au présent. C’est sans doute pour cela, malheureusement, que seuls des effets immédiats du réchauffement climatique, comme la succession de canicules touchant simultanément un grand nombre de territoires et d’individus, semblent capables d’enclencher le processus d’innovation nécessaire pour que nous nous engagions dans une rupture de nos modes de vie et de production.
Penser la rupture comme une action collective
La tribune publiée dans Le Monde et appelant à « une loi d’urgence climatique » rappelle que l’urgence climatique ne laisse plus beaucoup de temps pour agir. Pourtant, les sciences de gestion montrent que les transformations profondes ne peuvent être imposées uniquement par des décisions politiques ou des avancées technologiques. Un processus d’acceptation collectif basé sur la coopération entre entreprises, pouvoirs publics, chercheurs et citoyens est nécessaire. Comme dans le secteur de l’agriculture, il existe déjà plusieurs solutions sociotechniques dans le secteur des énergies pour enclencher cette nouvelle construction de niches. Certes, si toutes ne sont pas adaptées à tous les contextes et si toutes portent en elles des effets rétroactifs peu, mal ou non encore envisagés, toutes semblent avoir un effet sur le réchauffement climatique et ses effets, notamment caniculaires, plus positifs que le maintien de l’exploitation des énergies fossiles. Geels et Gottlieb nous permettent de nous rappeler que ce que nous appelons génériquement la transition énergétique n’est pas uniquement une succession d’innovations techniques perçue comme salvatrice. C’est d’abord une transformation profonde des relations entre des acteurs et leur environnement. Dans un contexte où les dérèglements climatiques deviennent une pression prépondérante sur la transformation du paysage sociotechnique, les entreprises ne peuvent plus se contenter de s’adapter à des contextes locaux ou sectoriellement isolés en s’appuyant sur une vision économiquement et financièrement réductrice. Pour être des acteurs de la construction du monde socioéconomique de demain, elles doivent commencer par intégrer que la pression environnementale est aujourd’hui le véritable enjeu de l’innovation en management. La biologie nous rappelle que les niches et les populations qui les habitent lorsqu’elles sont inadaptées sont amenées à disparaître.

