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Quels leviers activer pour réussir la transition vers l’économie circulaire ?

Face à l’épuisement des ressources naturelles, à l’accumulation des déchets et à l’aggravation des crises environnementales, le modèle économique linéaire montre aujourd’hui ses limites. Fondé sur une logique « extraire – produire – consommer – jeter », ce modèle est intrinsèquement polluant et repose sur l’illusion de ressources infinies et de capacités illimitées d’absorption des déchets par les écosystèmes. Dans ce contexte, la transition vers une économie circulaire (EC) apparaît comme une réponse incontournable. Si le concept trouve ses racines intellectuelles dès les années 1960, avec les travaux de Boulding (1966), son institutionnalisation est relativement récente. La Chine a été pionnière en adoptant une loi dédiée à l’EC dès 2008. L’Union européenne s’est engagée plus tardivement, avec le paquet EC en 2015, puis en faisant de l’EC un pilier central du Green Deal en 2020. L’EC vise à rompre avec la logique linéaire en cherchant à maintenir les produits, matériaux et ressources dans des boucles de valeur le plus longtemps possible, à travers la réduction, le réemploi, la réparation, la remanufacturation et le recyclage. Contrairement à une idée répandue, il ne s’agit pas seulement d’une amélioration technique de la gestion des déchets, mais bien d’un nouveau modèle économique et social, qui transforme en profondeur les modes de production, de consommation et d’organisation des activités. Aussi, cette transition vers l’EC ne va pas de soi : elle suppose d’activer simultanément plusieurs leviers, technologiques, économiques, sociaux et institutionnels.

Du modèle linéaire à l’EC: un changement de paradigme technologique

L’innovation est souvent présentée comme le moteur principal de la transition écologique. De fait, l’économie circulaire nécessite des solutions techniques adaptées : procédés plus sobres en ressources, technologies de recyclage performantes, éco-conception des produits, optimisation des flux de matière et d’énergie. Toutefois, les travaux récents montrent que toutes les innovations ne se valent pas du point de vue de la circularité (Arfaoui et al 2023). Les innovations de procédés jouent un rôle structurant, car elles permettent de réduire les pertes de matière, de faciliter le recyclage ou la réutilisation, et de limiter la consommation d’énergie et d’eau. Les innovations dites frugales, fondées sur la sobriété et l’optimisation des usages, apparaissent également particulièrement favorables à l’adoption de pratiques circulaires. À l’inverse, les innovations de produits, lorsqu’elles s’inscrivent dans une logique de renouvellement accéléré, peuvent parfois renforcer la logique linéaire plutôt que la remettre en cause. Un enseignement clé est que la transition vers l’économie circulaire repose moins sur des innovations isolées que sur des stratégies d’innovation complexes, combinant plusieurs types d’innovations et impliquant une vision de long terme.

Mais aussi un changement de paradigme institutionnel et social

L’EC n’est pas qu’un projet technico-économique : c’est aussi un projet social et institutionnel. De nombreux travaux montrent que les facteurs dits « soft » cadres réglementaires, normes sociales, cultures professionnelles, capacités de coordination sont déterminants pour la réussite des démarches circulaires. La gouvernance joue ici un rôle clé. Les politiques publiques nationales et européennes peuvent créer un cadre favorable à travers la réglementation, les incitations fiscales, les infrastructures ou le soutien à l’innovation. Mais elles ne suffisent pas. La transition circulaire se joue aussi à des échelles locales et territoriales, où la coopération entre entreprises, collectivités, associations et citoyens devient essentielle. Les études de terrain (Arfaoui et al. 2022) montrent que la transition vers l’économie circulaire repose sur des facteurs de gouvernance microéconomiques et des dynamiques d’action collective, au-delà des seuls cadres macroéconomiques et réglementaires. Les projets d’EC réussissent davantage lorsqu’ils reposent sur une gouvernance collaborative, associant l’ensemble des parties prenantes dès la conception des projets. La diversité et l’inclusion des parties prenantes apparaissent comme des conditions nécessaires au succès des projets, en particulier l’intégration des habitants locaux.

Par ailleurs, la présence d’un leadership facilitateur est déterminante. Les projets réussis se caractérisent par une capacité à instaurer la confiance, à structurer les échanges et à organiser un processus décisionnel consensuel, tandis que les échecs sont souvent associés à un déficit de leadership. Enfin, la qualité des interactions et des mécanismes de coordination joue un rôle central. Des échanges d’information fréquents, des dispositifs d’auto-organisation et des règles de choix collectif favorisent une gouvernance collaborative et ascendante, condition essentielle de l’acceptabilité sociale et de la durabilité des projets. La qualité des interactions, la transparence, la circulation de l’information et l’existence d’un leadership facilitateur sont des facteurs déterminants.

La transition vers l’EC dépend aussi des dynamiques territoriales et de proximité

Nos travaux montrent que la transition vers l’économie circulaire est profondément territoriale (Arfaoui et al. 2024). Elle repose sur la mise en relation d’acteurs, de flux de matières et d’infrastructures, souvent à une échelle géographique limitée. La proximité géographique, réelle ou perçue, facilite la coordination, réduit les coûts logistiques et renforce la confiance entre partenaires. Mais la proximité ne se limite pas à la distance physique. La proximité organisée, fondée sur des valeurs partagées, des cadres cognitifs communs et des expériences de coopération, est tout aussi importante. Les acteurs publics jouent ici un rôle de médiation essentiel, en animant les écosystèmes locaux, en mettant en relation les entreprises et en structurant des réseaux collaboratifs. Les résultats montrent toutefois que la proximité peut aussi produire des effets ambivalents. Dans certains cas, notamment pour des activités d’EC très innovantes, une trop grande proximité, notamment pour les petites entreprises, peut freiner la diffusion des idées, en raison de craintes liées à la concurrence ou à la protection des connaissances. Cela souligne la nécessité d’adapter les dispositifs de gouvernance aux types de pratiques circulaires visées. Sur le plan des politiques publiques, l’étude plaide pour une gouvernance territorialisée et différenciée de l’économie circulaire. Le rôle des autorités régionales est central pour adapter les dispositifs aux spécificités locales, en combinant politiques descendantes et initiatives ascendantes. Sur le plan managérial, les entreprises sont encouragées à s’inscrire activement dans des réseaux collaboratifs, à adapter leurs stratégies de partenariat en fonction du type de pratiques circulaires visées, et à mobiliser des formes de proximité non seulement spatiales, mais aussi organisationnelles et cognitives, afin de maximiser les bénéfices de l’EC.

Nabila Arfaoui

Références

Arfaoui, N., Bourdin, S., Torre, A., Vernier, M. F., & Vo, L. C. (2024). Geographical and organised proximities influencing circular economy practices: the closer partners, the better?. Regional Studies58(12), 2485-2500.

Arfaoui, N , Le Bas, C , Vernier, MF, VO, LC (2023). Innovation Strategies and Implementation of Various Circular Economy Practices: Findings from an Empirical Study in France. Journal of Innovation Economics & Management, 42, 149-183.

Arfaoui, N, Le Bas, C, Vernier, MF, Vo, LC (2022). How do governance arrangements matter in the circular economy? Lessons from five methanation projects based on the social ecological system framework. Ecological Economics, 197, 107414.

Boulding, K. E. (1966). The economics of knowledge and the knowledge of economics. The American Economic Review, 56(1/2), 1-13.